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LETTRES
UN ABSEN'
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LETTRES
A UN ABSENT
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LETTRES
A UN ABSENT
ALPHONSE DAUDET
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LETTRES
A UN ABSENT
ALPHONSE LEMERRE, EDITEUR
47. PA»»Aû« CHOilfUl. 47
c4U
TOÉTE Tc/iVL Qdl^ÊNE
CAPITAINE DE MOBILES
PREMIERE PARTIE
LE SIÈGE DE PARIS
LETTRES
A UN ABSENT
LA REDDITION.
Écrit le 6 février 1B71.
le sais pas quel air de bravoure on
I va vous chanter au Grand Théâtre de
1 Bordeaux, à propos du siège et de la
reddition de Paris; mais si tu veux une fois pour
toutes mon sentiment sur cette lamentable épo-
pée, le voici en quatre mots :
Nos vaillants généraux, — que le diable em-
LETTRES A UN ABSENT.
porte! — ont défendu Tex- capitale comme ils
auraient défendu Mézières, Toul ou Verdun,
d'après un certain code militaire qu'ils portent
depuis l'école au fond de leurs képis : Article i**".
(( Une place bloquée ne se débloque jamais elle-
même. » Et ils sont partis de là pour essayer le
débloquement.
Remarque en passant que ces mêmes tacti-
ciens, huit jours avant le siège, nous disaient
avec une adorable suffisance que nous pouvions
être enlevés par un coup de force, mais pour
être investis, — jamais.
Eh! si, généraux du bon Dieu, nous pouvions
être investis. Les Prussiens ont la patte large, et
malgré son formidable tour de taille , Paris , en
moins d'une semaine, s'est trouvé pincé comme
une guêpe entre leurs gros gants de soudards...
mais si vous aviez osé, nous pouvions nous tirer
de là. Paris est un géant, il fallait le faire se
battre en géant, donner du large à son génie,
mettre en mouvement tous ses muscles. Quand
la Marne vous a gênés, il fallait que Paris avalât
la Marne. Ces terribles hauteurs de Châtillon ,
de Meudon, de Champigny, tous ces moulins,
toutes ces buttes dont les noms ridicules et san-
glants nous poursuivaient jusque dans nos rêves,
Paris d'un coup de reins pouvait les envoyer
dans la Lune. C'était l'affaire de quatre cent
LA REDDITION.
mille pioches travaillant pendant un mois der-
rière cent mille fusils... mais vous ne l'avez
jamais voulu.
Ah ! la véritable histoire de ce siège, ce n'est
pas dans les journaux ni dans les livres qu'il
faudra la chercher; cest au ministère de la
guerre. Là se sont livrées les grandes batailles
sous Paris. Là sont venus échouer contre les
ronds de cuir de la bureaucratie militaire tous
les efforts individuels, tous les bons vouloirs,
tous les enthousiasmes enflammés, toutes les
grandes idées pour la défense... C'était pitié
de voir le ministre. Dorian et son personnel des
travaux publics, si actif, si intelligent, courir de
bureaux en bureaux, se faire bien humble, bien
petit, supplier à deux mains jointes :
« Par grâce! messieurs de la guerre, nous
savons le peu que nous sommes et que le plus
malin d'entre nous ne pourrait pas même servir
de brosseur à vos Guiod et à vos Frébault... Oui,
vous avez raison, tous nos ingénieurs sont des
ânes, nos conducteurs ne s'entendent à rien;
mais c'est égal..» essayez tout de même nos
petites pièces de 7 se chargeant par la culasse,
et nos cantines volantes qui verseront des ton-
neaux de café et de vin chaud à vos soldats au
cœur même de la bataille, et nos ballons captifs
qui, sans qu'il vous en coûte un seul homme,
8 LETTRES A UN ABSENT.
iront reconnaître si vraiment ce sont bien des
batteries de tuyaux de poêle qu'on est en train
d'installer sur la butte de Châtillon... »
Et comme ils étaient fiers, ces braves Travaux
Publics, lorsque après cinq mois de supplica-
tions, de démarches, de paperasseries, ils parve-
naient à faire mettre en ligne quelques-unes
de ces pièces de 7, dont un de nos grands capi-
taines disait de sa voix de faubourg légèrement .
éraillée :
« Elle ne va pas trop mal, c'te artillerie du
commerce!... Faudra que je m'en fasse acheter.»
Trop tard , mon général. Les Prussiens ont
tout raflé...
... A présent, c'est fini. Paris a mangé du
pain blanc et du beurre. Il n'y a plus à y reve-
nir. Les premiers jours j'ai bien ragé, — Dieu !
que j'ai ragé, — mais depuis quelque temps je
sens qu'il y a au fond, tout au fond de moi-
même, quelque chose d'apaisé et de détendu.
C'était si long, mon cher, ce siège ! si angois-
sant, si monotone. Il me semble que je viens de
passer cinq mois en mer, avec un calme plat
presque continuel..
Et dire que pour certaines gens ces cinq mois
de tristesse énervante auront été un enivrement,
une fête perpétuelle. Depuis les baladeurs de
faubourg qui gagnent leurs quarante-cinq sous
LA REDDITION.
par jour à ne rien faire, jusqu'aux majors à sept
galons, entrepreneurs de barricades en chambre,
ambulanciers de Gamache tout reluisants de
bons jus de viande, francs-tireurs fantaisistes se
pavanant dans les cafés et n'appelant plus les
garçons qu'à coups de sifflets d omnibus, com-
mandants de la garde nationale logés avec leurs
dames dans des appartements réquisitionnés,
tous les accapareurs, tous les exploiteurs, les
voleurs de chiens, les chasseurs de chats, les
marchands de pieds de cheval, d'albumine, de
gélatine, les éleveurs de pigeons, les proprié-
taires de vaches laitières, et ceux qui ont des
billets chez l'huissier, et ceux qui n'aiment pas
payer leurs termes, pour tout ce monde-là, la fin
du siège est une désolation — qui n'a rien de
patriotique. Paris ouvert, il va falloir rentrer
dans le rang, travailler, regarder la vie en face,
rendre les galons, les appartements, retourner
au chenil, — et c'est dur...
Certes je ne voudrais pas calomnier la répu-
blique. D'abord, je ne sais pas encore ce que
c'est; puis, ayant vu de près les hommes et les
choses de l'empire, je n'ai pas le droit d'être dif-
ficile. N'importe ! ce qui se passe autour de moi
depuis le 4 septembre m'a rempli le cœur d'amer-
tume et rendu plus sceptique que jamais. Tout
ce que* je connaissais de sots, de traînards, de
lo LETTRES A UN ABSENT.
paresseux, d'incapables, s'est fait jour, a trouvé
sa place. Bien entendu je ne parle pas des répu-
blicains convaincus, fidèles, des hommes de la
veille ; ceux-là ont eu leur tour, et c'était justice ;
mais les autres, ceux dont ce triste empire n'au-
rait pas voulu même pour moutardiers, ils sont
tous casés, tous. Jusqu'à ce misérable et piteux
N..., que nous avons vu pendant l'agonie du
dernier règne gueuser par tous les ministères
une place de n'importe quoi ; le voilà maintenant
commissaire de police de la république dans un
arrondissement sang-de-bœuf.
Quelque chose de bien étrange aussi, c'est de
voir — au milieu du grand branle-bas politique
— l'immuabilité de certains hommes et de cer-
taines situations. Le type le plus complet de ces
hommes-bouées y qui flottent par tous les temps et
reviennent toujours sur l'eau quoi qu'il arrive, est
le digne secrétaire général du ci-devant Corps
législatif. Tous les journalistes de Paris ont
connu ce long personnage à face blême — lèvres
minces, sourire triste, tête de funambule et de
sacristain — qu'on voyait assis à une petite table,
tout en haut de la tribune, derrière le fauteuil
présidentiel... J'aime à croire que la place est
bonne ; car voilà plus de trente ans que le bon-
homme s'y accroche, et il faudrait un fier coup
de vent pour le faire tomber de là-haut. Les rois
LA REDDITION. ii
s'en vont, les empires croulent, les pétards de la
république font sauter l'Assemblée en l'air... Il
n'y a que la petite table de M. Valette qui ne
bouge pas, et elle ne bougera jamais.
Parlez-moi des hommes in-dis-pen-sa-bles !
Celui-là en est un, ou du moins il le laisse
croire, et c'est ce qui le rend si fort. Il paraît
que personne en France, pas même M. Thiers,
ne connaît le règlement comme lui, et que s'il
n'était pas là, la machine parlementaire île
pourrait plus fonctionner. Du reste, en dehors
de ce terrible règlement sur lequel il est impi-
toyable, l'homme de toutes les concessions et de
toutes les souplesses... « Si Votre Excellence le
désire... » disait-il de sa voix la plus sucrée en
s'inclinant jusqu'à terre déviant M. Palikao.
C'était le 4 septembre à midi. Le 6 septembre, à
la même heure, il entrait dans les salons de la
place Beauvau, et avec le même sourire obsé- '
quieux, le même tour de reins courtisanesque, il
disait à M. Gambetta : « Si Votre Excellence
veut bien me le permettre... » Aussi cette fois,
comme toujours, vous l'a-t-on laissé bien tran-
quille à sa petite table du Corps législatif, les
clefs du Palais dans sa poche, avec un piquet de
gardes nationaux devant sa porte pour lui faire
honneur; et pendant cinq mois, il n'a eu qu'à
cueillir des violettes sur les belles pelouses de la
la LETTRES A UN ABSENT.
présidence, et à se présenter à la caisse réguliè-
rement. Puis la Chambre de Bordeaux s'est ou-
verte, et à présent il est là-bas, toujours souriant,
à sa petite table, derrière le fauteuil présiden-
tiel.
Un mot de cet aimable personnage achèvera
de te le peindre. Un jour qu'un de ses employés
essayait de lui faire tête, en se targuant de la
protection de M. Schneider, alors président du
Corps législatif, M. Valette manda le pauvre
diable dans son cabinet, et là, doucement, sans
se fâcher, lui dit entre cuir et chair cette parole
mémorable :
(( Prenez garde à ce que vous faites, mon
ami... Les présidents ne sont pas éternels!... »
M. Valette, lui, est éternel.
Il s'appelle Vo/ldmînistration.
miM
W
II
LES MERES.
E matin-là, j'étais allé au mont Valé-
rien voir notre ami le peintre B ,
lieutenant au5c mobiles de la Seine. Jus-
tement le brave garçon se trouvait de garde. Pas
moyen de bouger. Il fallut rester à se promener
de long en large, comme des matelots de quart,
devant la poterne du fort, en causant de Paris, de
la guerre et de nos chers absents... Tout à coup
mon lieutenant qui, sous sa tunique de mobile,
est toujours resté le féroce rapin que tu sais, s'in-
terrompt, tombe en arrêt, et me prenant le bras :
« Oh ! le beau Daumier, » me dit-il tout bas,
et du coin de son petit œil gris allumé subite-
ment comme l'œil d'un chien de chasse, il me
montrait les deux vénérables silhouettes qui ve-
naient de faire leur apparition sur le plateau du
mont Valérien.
14 LETTRES A UN ABSENT.
Un beau Daumier en effet. L'homme en longue
redingote marron, avec un collet de velours
verdâtre qui semblait fait de vieille mousse des
bois, maigre, petit, rougeaud, le front déprimé,
les yeux ronds, le nez en bec de chouette. Une
tête d*oiseau ridé, solennelle et bête. Pour
Tachevèr, un cabas en tapisserie à fleurs, d'où
sortait le goulot d'une bouteille, et sous l'autre
bras une boîte de conserves, réternelle boîte en
fer-blanc que les Parisiens ne pourront plus voir
sans penser à leurs cinq mois de blocus... De la
femme, on n'apercevait d'abord qu'un chapeau-
cabriolet gigantesque et un châle Ternaux qui
la serrait étroitement du haut en bas comme
pour bien dessiner sa misère ; puis, de temps en
temps, entre les ruches fanées de la capote, un
bout de nez pointu qui passait, et quelques che-
veux grisonnants et pauvres.
En arrivant sur le plateau, l'homme s'arrêta
pour prendre haleine et s'essuyer le front. Il ne
fait pourtant pas chaud là-haut, dans les brumes
de fin novembre ; mais ils étaient venus si vite...
La femme ne s'arrêta pas, elle. Marchant droit
à la poterne, elle nous regarda une minute en
hésitant, comme si elle voulait nous parler;
puis, intimidée sans doute par les galons de
l'officier, elle aima mieux s'adresser à la senti-
nelle, et je l'entendis qui demandait timidement
LES MERES. i$
à voir son fils, un mobile de Paris de la sixième
du troisième.
(( Restez là, dit l'homme de garde, je vais le
faire appeler. »
Alors, toute joyeuse, avec un soupir de soula-
gement, elle retourna vers son mari; et tous
deux allèrent s'asseoir à Técart sur le bord d'un
talus.
Ils attendirent là bien longtemps. Ce mont
Valérien est si grand, si compliqué de cours, de
glacis, de bastions, de casernes, de casemates!
Allez donc chercher un mobile de la sixième
dans cette ville inextricable, suspendue entre
terre et ciel et flottant en spirale au milieu des
nuages comme l'île de Laputa. Sans compter
qu'à cette heure-là le fort est plein de tambours,
de trompettes, de soldats qui courent, de bidons
qui sonnent. C'est la garde qu'on relève, les cor-
vées, la distribution, un espion tout sanglant
que des francs-tireurs ramènent à coups de
crosse, des paysans de Nan terre qui viennent se
plaindre au général, une estafette arrivant au
galop, l'homme transi, la bête ruisselante, des
cacolets revenant des avant-postes avec les bles-
sés qui se balancent au flanc des mules et gei-
gnent doucement comme des agneaux malades,
des matelots halant une pièce neuve au son du
fifre et des « hissa ! ho !» ; le troupeau du fort
i6 LETTRES A UN ABSENT.
qu'un berger en pantalon rouge pousse devant
lui, la gaule à la main, le chassepot en bandou-
lière ; tout cela va, vient, s'entre-croise dans les
cours, s'engoufFre sous la poterne comme sous la
porte basse d'un caravansérail d'Orient.
« Pourvu qu'ils n'oublient pas mon garçon ! »
disaient pendant ce temps les yeux de la pauvre
mère ; et toutes les cinq minutes elle se levait,
s'approchait de l'entrée discrètement, jetait un
regard furtif dans Tavant-cour en se garant
contre la muraille; mais elle n'osait plus rien
demander de peur de rendre son enfant ridicule.
L'homme, encore plus timide qu'elle, ne bou-
geait pas de son coin; et chaque fois qu'elle
revenait s'asseoir le cœur gros, l'air découragé,
on voyait qu'il la grondait de son impatience et
qu'il lui donnait force explications sur les néces-
sités du service avec des gestes d'imbécile qui
veut faire l'entendu.
J'ai toujours été très-curieux de ces petites
scènes silencieuses et intimes qu'on devine en-
core plus qu'on ne les voit, de ces pantomimes
de la rue qui vous coudoient quand vous mar-
chez et d'un geste vous révèlent toute une exis-
tence; mais ici ce qui me captivait surtout,
c'était la gaucherie, la naïveté de mes person-
nages, et j'éprouvais une véritable émotion à sui-
vre à travers leur mimique, expressive et limpide
LES MERES. 17
comme Tâme de deux acteurs de Séraphin, toutes
les péripéties d'un adorable drame familial...
Je voyais la mère se disant un beau matin :
«Il m'ennuie, ce M. Trochu, avec ses con-
signes... Il y a trois mois que je n'ai pas vu mon
enfant... Je veux aller l'embrasser. »
Le père, timide, emprunté dans la vie, effaré
à l'idée des démarches a faire pour se procurer
un permis, a d'abord essayé de la raisonner :
« Mais tu n'y penses pas, chérie. Ce mont
Valérien est au diable... Comment feras-tu pour
y aller, sans voiture? D'ailleurs c'est une cita-
delle ! les femmes ne peuvent pas entrer.
— Moi, j'entrerai, » dit la mère, et comme il
fait tout ce qu'elle veut, l'homme s'est mis en
route, il est allé au secteur, à la mairie, à Tétat-
major, chez le commissaire, suant de peur, ge-
lant de froid, se cognant partout, se trompant
de porte, faisant deux heures de queue à un
bureau, et puis ce n'était pas celui-là. Enfin, le
soir, il est revenu avec un permis du gouver-
neur dans sa poche... Le lendemain on s'est
levé de bonne heure, au froid, à la lampe. Le
père casse une croûte pour se réchauffer, mais
la mère n'a pas faim. Elle aime mieux déjeuner
là-bas avec -son fils. Et pour régaler un peu le
pauvre mobile, vite, vite on empile dans le ca-
bas le ban et l'arrière-ban des provisions de
i8 LETTRES A UN ABSENT.
siège, chocolat, confitures, vin cacheté, tout jus-
qu'à la boîte, une boîte de huit francs qu'on
gardait précieusement pour les jours de grande
disette. Là-dessus les voilà partis. Comme, ils
arrivaient aux remparts, on venait d'ouyrir les
portes. Il a fallu montrer le permis. C'est la
mère qui avait peur... Mais non! Il paraît qu'on
était en règle.
(( Laissez passer! » dit l'adjudant de service.
Alors seulement elle respire :
« Il a été bien poli, cet officier.»
Et leste comme un perdreau, elle trotte, elle
se dépêche. L'homme a peine à lui tenir pied :
(( Comme tu vas vite, chérie ! »
Mais elle ne l'écoute pas. Là-haut, dans les
vapeurs de l'horizon, le mont Valérien lui fait
signe :
« Arrivez vite... il est ici. »
Et maintenant qu'ils sont arrivés, c'est une
nouvelle angoisse...
Si on ne le trouvait pas! S'il allait ne pas
venir !
Soudain, je la vis tressaillir, frapper sur le
bras du vieux et se redresser d'un bond.,. De
loin, sous la voûte de la poterne, elle avait
reconnu son pas. C'était lui... Quand il parut,
la façade du fort en fut toute illuminée.
Un grand beau garçon, ma foi! bien planté.
LES MERES. 19
sac au dos, fusil au poing... Il les aborda, le
visage ouvert, d'une voix mâle et joyeuse :
({ Bonjour, maman. »
Et tout de suite sac, couverture, chassepot,
tout disparut dans le grand chapeau-cabriolet.
Ensuite le père eut son tour, mais ce ne fut pas
long; Le cabriolet voulait tout pour lui. Il était
insatiable...
« Comment vas-tu?... Es-tu bien couvert?...
Où en es-tu de ton linge? »
Et, sous les ruches de la capote, je sentais le
long regard d'amour dont elle Tenveloppait des
pieds à la tête, dans une pluie de baisers, de
larmes, de petits rires; un arriéré de trois mois
de tendresse maternelle qu'elle lui payait tout
en une fois... Le père était très-ému, lui aussi,
mais il ne voulait pas en avoir l'air. Il compre-
nait que nous le regardions et clignait de l'œil
de notre côté comme pour nous dire :
« Excusez-la... c'est une femme. »
Si je l'excusais !
Une sonnerie de clairon vint souffler subite-
ment sur cette belle joie.
(( On rappelle!... dit l'enfant. Vite, il faut que
je m'en aille!
— Comment! tu ne déjeunes pas avec nous?
— Mais non ! je ne peux pas. . . Je suis de garde
pour vingt-quatre heures, tout en haut du fort.
20 LETTRES A UN ABSENT.
— Oh ! » fit la pauvre femme ; et elle ne put
pas en dire davantage.
Ils restèrent un moment à se regarder tous les
trois d'un air consterné. Puis le père, prenant la
parole :
(( Au moins emporte la boîte, » dit-il d'une
voix déchirante, avec une expression à la fois
touchante et comique de gourmandise sacrifiée.
Mais voilà que, dans le trouble et Témotion des
adieux, on ne la trouvait plus cette maudite
boîte; et c'était pitié de voir ces mains fébriles
et tremblantes qui cherchaient, qui s'agitaient,
d'entendre ces voix entrecoupées de larmes qui
demandaient : « la boîte? où est la boîte ! » sans
honte de mêler ce petit détail de ménage à cette
grande douleur... La boîte retrouvée, il y eut
une dernière et longue étreinte, et l'enfant ren-
tra dans le fort en courant...
Pense qu'ils étaient venus de bien loin pour ce
déjeuner, qu'ils s'en faisaient une grande fête,
que la mère n'en avait pas dormi de la nuit; et
dis moi si tu sais rien de plus navrant que cette
partie manquée, ce coin de paradis entrevu et
refermé tout de suite si brutalement.
Ils attendirent encore quelque temps, immo-
biles à la même place, les yeux toujours cloués
sur cette poterne où leur enfant venait de dispa-
raître. Enfin l'homme se secoua, fit un demi-
LES MERES. 21
tour, toussa deux ou trois coups d'un air très-
brave, et sa voix une fois bien assurée :
« Allons ! la mère, en route ! » dit-il tout haut
et fort gaillardement. Là-dessus il nous fit un
grand salut et prit le bras de sa femme... Je les
suivis de l'œil jusqu'au tournant de la route. Le
père avait l'air furieux. Il brandissait le cabas
avec des gestes désespérés... La mère, elle, pa-
raissait plus calme. Elle marchait à ses côtés la
tête basse, les bras au corps. Mais par moments,
sur ses épaules étroites, je croyais voir le châle
Ternaux frissonner convulsivement.
III
LES AVANT-POSTES.
ES notes que tu vas lire ont été écrites
au jour le jour en courant les avant-
postes. C'est une feuille de mon carnet
que je détache à ton intention, pendant que le
siège de Paris est encore chaud. Tout cela est
haché, heurté, bâclé sur le genou, déchiqueté
comme un éclat d'obus ; mais je te l'envoie tel
quel^ sans rien changer, sans même me relire.
J'aurais trop peur de vouloir inventer, faire in-
téressant, et de gâter tout.
A LA COURNEUVE, UN MATIN DE DÉCEMBRE.
Une plaine blanche de froid, sonore, âpre,
crayeuse. Sur la boue gelée de la route, des
bataillons de ligne défilent pêle-mêle avec Tar-
tillerie. Défilé lent et triste. On va se battre. Les
LES AVANT-POSTES. 2}
hommes, trébuchant, marchent la tête basse, en
grelottant, le fusil à la bricole, les mains dans
leurs couvertures comme dans des manchons.
De temps en temps on crie :
(( Halte! »
Les chevaux s'effarent, hennissent. Les cais-
sons tressautent. Les artilleurs se hissent sur
leurs selles et regardent, anxieux, par delà le
grand mur blanc du Bourget.
(( Est-ce qu'on les voit? » demandent les sol-
dats en battant la semelle...
Puis, en avant!... Le flot humain un moment
refoulé s'écoule toujours lentement, toujours
silencieux. ■
A l'horizon, sur l'avancée du fort d'Aubervil-
liers, dans le ciel froid qu'illumine un soleil
levant d'argent mat, le gouverneur et son état-
major, petit groupe fin, se détachant comme sur
une nacre japonaise. Plus près de moi, un grand
vol de corneilles noires posées au bord du che-
min; ce sont des chers frères ambulanciers. De-
bout, les mains croisées sous leurs capes, ils
regardent défiler toute cette chair à canon d'un
air humble, dévoué et triste.
Même journée, — Villages déserts, abandon-
nés; maisons ouvertes, toits crevés, fenêtres sans
auvents qui vous regardent comme des yeux
morts. Par moments, dans une de ces ruines où
2^ LETTRES A UN ABSENT.
tout sonne, on entend quelque chose qui. remue,
un bruit de pas, une porte qui grince; et quand
vous avez passé, un Hgnard vient sur le seuil,
Tceil cave, méfiant, — maraudeur qui fait des
fouilles ou déserteur qui cherche à se terrer...
Vers midi, entré dans une de ces maisons de
paysans. Elle était vide et nue, comme raclée
avec les ongles. La pièce du bas, grande cuisine
sans portes ni fenêtres, ouvrait sur une basse-
cour ; au fond de la cour une haie vive, et der-
rière la campagne à perte de vue. Il y avait dans
un coin un petit escalier de pierre en colimaçon.
Je me suis assis sur une marche et je suis resté
là bien longtemps. C'était si bon ce soleil et ce
grand calme de tout. Deux ou trois grosses mou-
ches de l'été d'avant, ranimées par la lumière,
bourdonnaient au plafond contre les solives.
Devant la cheminée, où se voyaient des traces
de feu, une pierre rouge de sang gelé. Ce siège
ensanglanté au coin de ces cendres encore chaudes
racontait une veillée lugubre,
LE LONG DE LA MARNE.
Sorti le 3 décembre par la porte de Montreuil.
Ciel bas, bise froide, brouillard.
Personne dans Montreuil. Portes et fenêtres
closes. Entendu derrière une palissade un trou-
LES AVANT-POSTES. 25
peau d oies qui piaillait. Ici le paysan n'est pas
parti, il se cache. Un peu plus loin, trouvé un
cabaret ouvert. Il fait chaud, le poêle ronfle.
Trois mobiles de province déjeunent presque
dessus. Silencieux, les yeux bouffis, le visage
enflammé, les coudes sur la table, les pauvres
moblots dorment et mangent en même temps...
En sortant de Montreuil, traversé le bois de
Vincennes tout bleu de la fumée des bivouacs.
L'armée de Ducrot est là. Les soldats coupent
des arbres pour se chauffer. C'est pitié de voir
les trembles, les bouleaux, les jeunes frênes
qu'on emporte la racine en l'air, avec leur fine
chevelure dorée qui traîne derrière eux sur la
route.
A Nogent, encore des soldats. Artilleurs en
grands manteaux, mobiles de Normandie jouf-
flus et ronds de partout comme des pommes,
petits zouaves encapuchonnés et lestes, lignards
voûtés, coupés en deux, leurs mouchoirs bleus
sous le képi autour des oreilles, tout cela grouille
et flâne par les rues, se bouscule à la porte de
deux épiciers restés ouverts. Une petite ville
d'Algérie. — Enfin voici la campagne. Longue
route déserte qui descend vers la Marne. Admi-
rable horizon couleur de perle, arbres dépouillés
frissonnant dans la brume. Au fond, le grand
viaduc du chemin de fer, sinistre à voir avec ses
26 LETTRES A UN ABSENT.
arches coupées, comme des dents qui lui man-
quent. En traversant le Ferreux, dans une des
petites villas du bord du chemin, jardins sacca-
gés, maisons dévastées et mornes, vu derrière
une grille trois grands chrysanthèmes blancs
échappés au massacre et tout épanouis. J'ai
poussé la grille, je suis entré; mais ils étaient si
beaux que je n'ai pas osé les cueillir.
Pris à travers champs et descendu à la Marne.
Comme j'arrive au bord de l'eau, le soleil débar-
bouillé tape en plein sur la rivière. C'est char-
mant. En face, Petit-Bry, où l'on s'est tant battu
la veille, étage paisiblement ses maisonnettes
blanches sur la côte au milieu des vignes. De ce
côté-ci de la rivière, une barque dans les ro-
seaux. Sur la rive, un groupe d'hommes qui
causent en regardant le coteau vis-à-vis. Ce sont
des éclaireurs que l'on envoie à Petit-Bry voir si
les Saxons y sont revenus. Je passe avec eux.
Pendant que le bachot traverse, un des éclai-
reurs assis à l'arrière me dit tout bas :
« Si vous voulez des chassepots, la mairie de
Petit-Bry en est pleine. Ils y ont laissé aussi un
colonel de la ligne, un grand blond, la peau
blanche comme une femme, et des bottes jaunes
toutes neuves. »
Ce sont les bottes du mort qui l'ont surtout
frappé. Il y revient toujours :
LES AVANT-POSTES. 27
(( Vingt dieux ! les belles bottes ! )> et ses yeux
brillent en m'en parlant.
Au moment d'entrer dans Petit-Bry, un marin
chaussé d'espadriHes, quatre ou cinq chassepots
sur les bras, déboule d'une ruelle et vient ver§
nous en courant : ;
« Ouvrez Tœil, voilà les Prussiens, »
Vite on se blottit derrière un petit mur et on
regarde.
Au-dessus de nous, tout en haut des vignes,
c'est d'abord un cavalier, silhouette mélodrama-
tique, penché en avant sur sa selle, le casque en
tête, le mousqueton au poing. D'autres cavaliers
viennent ensuite, puis des fantassins qui se ré-
pandent dans les vignes en rampant.
Un d'eux — tout près de nous — a pris posi-
tion derrière un arbre et n'en bouge plus. Un
grand diable à longue capote brune, un mou-
choir de couleur serré autour de la tête. De la
place où nous sommes^ ce serait un joli coup de
fusil. Mais à quoi bon?... Les éclaireurs savent
ce qu'ils voulaient. Maintenant vite à la barque ;
le marinier commence à jurer. Nous repassons
la Marne sans encombre... Mais à peine abor-
dés, voilà des voix étouffées qui nous appellent
de l'autre rive :
« Ohé! du bateau!... »
C'est mon amateur de bottes de tout à l'heure
28 LETTRES A UN ABSENT.
et trois ou quatre de ses camarades qni ont essayé
de pousser jusqu'à la mairie et qui reviennent
précipitamment. Par malheur, il n'y a plus per-
sonne pour aller les chercher. Le marinier a dis-
paru :
c( Je ne sais pas ramer, » me dit assez piteu-
sement le sergent des éclaireurs blotti avec moi
dans un trou du bord de Teau. Pendant ce
temps^ les autres s'impatientent :
(( Mais venez donc ! mais venez donc ! »
Il faut y aller. Rude corvée. La Marne est
lourde et dure. Je rame de toutes mes forces, et
tout le temps je sens dans mon dos le Saxon de
là-haut qui me regarde, immobile derrière son
arbre... En abordant, un des éclaireurs saute
avec tant de précipitation, que la barque se rem-
plit d'eau. Impossible de les emmener tous, sans
s'exposer à couler. Le plus brave reste sur la
berge, à attendre. C'est un caporal de francs-
tireurs, gentil garçon, en bleu, avec un petit
oiseau piqué sur le devant de sa casquette. J'au-
rais bien voulu retourner le prendre ; mais on
commençait à se fusiller d'un bord à l'autre. Il
a attendu un moment, sans rien dire ; puis il a
filé du côté de Champigny, en rasant les murs.
Je ne sais pas ce qu'il est devenu.
Même journée, — Quand le dramatique se
mêle au grotesque, dans les choses aussi bien
LES AVANT-POSTES. 29
que dans les êtres, il arrive à des effets de ter-
reur ou d*émotion d'une singulière intensité.
Est-ce qu'une grande douleur sur une face ridi-
cule ne vous émeut pas plus profondément
qu'ailleurs? Vous figurez-vous un bourgeois de
Dàumier dans les épouvantes de la mort, ou
pleurant toutes ses larmes sur le cadavre d'un
fils tué qu'on lui rapporte? N'y a-t-il pas là
quelque chose de particuïièremeut poignant?...
Eh bien ! toutes ces villas bourgeoises du bord
de la Marne, ces chalets coloriés et burlesques,
rose tendre, vert-pomme, jaune-serin, tourelles
moyen âge coiffées de zinc, kiosques en fausse
brique, jardinets rococos où se balancent des
boules de métal blanc, maintenant que je les
vois dans la fumée de la bataille, avec leurs
toits crevés par les obus, leurs girouettes cassées,
leurs murailles toutes crénelées, de la paille et
du sang partout, je leur trouve cette physiono-
mie épouvantable...
La maison où je suis entré pour me sécher
était bien le type d'une de ces maisons-là. Je
suis monté au premier étage dans un petit salon,
rouge et or. On n'avait pas fini de poser la tapis-
serie. Il y avait encore par terre des rouleaux
de papier et des bouts de baguettes dorées ; du
reste, pas trace de meubles, rien que des tessons
de bouteilles, et dans un coin une paillasse où
jo LETTRES A UN ABSENT.
dormait un homme en blouse. Sur tout cela,
une vague odeur de poudre, de vin, de chan-
delle, de paille moisie... Je me chauffe avec un
pied de guéridon devant une cheminée bête, en
nougat rose. Par moment, quand je la regarde,
il me semble que je passe une après-midi de di-
manche à la campagne chez de bons petits bour-
geois. Est-ce qu'on ne joue pas au jacquet der-
rière moi?... Non! ce sont des francs-tireurs qui
chargent et déchargent leurs chassepots. Déto-
nation à part, c'est tout à fait le bruit du tric-
trac... A chaque coup de feu, on nous répond de
la rive en face. Le son porté sur l'eau ricoche et
roule sans fin entre les collines.
Parles meurtrières du salon, on voit la Marne
qui reluit, la berge pleine de soleil, et des Prus-
siens qui détalent comme de grands lévriers à
travers les échalas de vignes.
SOUVENIR DU FORT MONTROUGE.
Tout en haut du fort, sur le bastion, dans
l'embrasure des sacs de terre, les longues pièces
de marine se dressaient fièrement, presque droites
sur leurs affûts, pour faire tête à Châtillon. Ainsi
pointées, la gueule en Tair, avec leurs anses des
deux côtés comme des oreilles, on aurait dit de
LES AVANT-POSTES. 31
grands chiens de chasse aboyant à la lune, hur-
lant à la mort... Un peu plus bas, sur un terre-
plein, les matelots, pour se distraire, avaient fait
comme en un coin de navire une miniature de
jardin anglais. Il y avait un banc, une tonnelle,
des pelouses, des rocailles, et même un bananier.
Pas bien grand par exemple, guère plus haut
qu'une jacinthe; mais c'est égal! Il venait bien
tout de même, et son panache vert faisait frais à
l'œil, au milieu des sacs de terre et des piles
d'obus.
Oh ! le petit jardin du fort Montrouge ! Je
voudrais le voir entouré d'une grille, et qu'on y
mît une pierre commémorative où seraient les
noms de Carvès, de Desprez, de Saisset, et de
tous les braves marins qui sont tombés là, sur
ce bastion d'honneur.
A LA POUILLEUSE.
Le matin du 20 janvier.
Joli temps doux et voilé. Grandes terres de
labour ondulant au loin comme la mer. Sur la
gauche, les hautes collines sablonneuses qui ser-
vent de contrefort au mont Valérien. A droite,
le moulin Gibet, petit moulin de pierre aux ailes
fracassées, avec une batterie sur la plate-forme.
J2 LETTRES A UN ABSENT.
Suivi pendant un quart d'heure la longue tran-
chée qui mène au moulin, et sur laquelle flotte
comme un petit brouillard de rivière. C'est la
fumée des bivouacs. Les soldats accroupis font
le café, et soufflent le bois vert qui les aveugle
et les fait tousser. D'un bout à l'autre de la
tranchée court une longue toux creuse...
La Pouilleuse. Une ferme horizonnée de pe-
tits bois. Arrivé juste à temps pour voir nos der-
nières lignes battre en retraite. C'est le troisième
mobile de Paris. Il défile, en bon ordre, au
grand complet, commandant en tête. Après Tin-
compréhensible débandade à laquelle j'assiste
depuis hier soir, cela me remonte un peu le
cœur. Derrière eux, deux hommes à cheval pas-
sent près de moi, un général et son aide de camp.
Les chevaux vont au pas ; les hommes causent,
les voix sonnent. On entend celle de l'aide de
camp, voix jeune, un peu obséquieuse :
« Oui, mon général... Oh! non, mon géné-
ral... Sans doute, mon général. »
Et le général d'un ton doux et navré ;
rc Comment! il a été tué? Oh! le pauvre en-
fant! le pauvre enfant!... »
Puis un silence et le piétinement des chevaux
dans la terre grasse... Je reste seul un moment
à regarder ce grand paysage mélancolique, qui
a quelque chose des plaines du Chélif ou de la
LES AVANT-POSTES.
a
Mitidja. Des files de brancardiers en blouses
grises montent d'un chemin creux, avec leur
drapeau blanc à croix rouge. On peut se croire
en Palestine, au temps des croisades.
IV.
LES DICTATEURS.
mm
E rappelles-tu le numéro 7 de la rue
de Tournon, et ce mémorable hôtel du
Sénat, où nous avons tant mangé de bis-
cuits de Reims à la poussière ? J'ai passé devant,
ce matin, en allant visiter le quartier des bombes.
La maison est toujours la même; la cour aussi
noire, aussi mouillée, les grandes croisées de la
table d'hôte aussi ternies qu'il y a douze ans.
Seulement, la salle à manger m'a paru moins
bruyante...
Quel train c'était — de notre temps — à l'heure
des repas ! Il y avait là une douzaine d'étudiants
méridionaux — mais du vilain Midi — avec des
barbes en palissandre, trop noires, trop luisantes,
un accent criard, des gestes désordonnés et de
grands nez tombants qui leur faisaient à tous des
têtes de cheval. Mon Dieu! que ces jeunes Gas-
LES DICTATEURS. 15
cons étaient donc insupportables ! Quelle agita-
tion dans le vide, quelle niaiserie, quel aplomb,
quelle turbulence! Un d'eux surtout, le plus
criard, le plus gesticulant de la bande, m'est
resté particulièrement dans le souvenir. Je le
vois toujours arriver dans la salle, le dos voûté,
roulant des épaules, borgne avec cela et le visage
tout enflammé.
Dès qu'il entrait, les autres têtes de cheval se
dressaient autour de la table, et un hennissement
formidable Taccueillait :
« Ah! ah! ah!... voilà Gambetta! »
Ils disaient Ghâmbetthâh, ces monstres ! et ils
en avaient plein la bouche.
Lui s'asseyait bruyamment, s'étalait sur la
table, se renversait sur sa chaise, pérorait, frap-
pait du poing, riait à fendre les vitres, tirait la
nappe à lui, crachait loin, se grisait sans boire,
vous arrachait les plats des mains, les paroles de
la bouche, et, après avoir parlé tout le temps,
s'en allait sans avoir rien dit ; Gaudissart et Ga-
zonal tout ensemble , c'est-à-dire ce qu'on peut
imaginer de plus provincial, de plus sonore et de
plus ennuyeux. Je me souviens qu'une fois j'avais
amené à notre table un petit employé de la ville,
garçon très-froid, très en dedans, qui venait de
débuter au Charivari^ et signait Henri Rochefort
des articles de théâtre d'une prose aussi sobre et
j(5 LETTRES A UN ABSENT.
aussi réservée que sa personne. Gàmbetta, pour
faire honneur au journaliste, le prit à sa droite
du côté de son bon œil, et l'abreuva tout un soir
de son éloquence, si bien et si longtemps, que le
futur directeur de la commission des barricades
emporta de mon dîner une magnifique migraine
qui coupa court à nos relations. Je Tai bien
regretté depuis.
Et voilà, mon cher absent, comme on se trompe
sur les hommes I Que de fois nous nous sommes
dit que cette fleur de Tarn-et-Garonne retour-
nerait à son terroir et s'en irait s'aplatir un jour
ou l'autre entre les lourds feuillets d'un Code
de province, aux environs d'Auch ou de Pézenas !
Nous ne nous doutions guère alors qu'il y avait
là devant nous un grand orateur en graine, un
député, un ministre, un dictateur, et que de
cette cervelle en désordre, de ce flux de discours
bourbeux et trouble comme les eaux d'une crue
jaillirait un jour une parole puissante, qui sem-
blerait à quelques-uns le souffle même de la
Patrie...
Comment cela s'est-il fait ? Par quelle opéra-
tion mystérieuse ce Tholomyès de table d'hôte
a-t-il pu passer grand homme si subitement?...
J'ai mon idée là-dessus; mais c'est une idée de
poëte, et tu riras si je te la dis. Et pourtant rien
n est plus réel, C'est du jour où il s'est fait poser
LES DICTATEURS. yr
un œil de verre, un bel œil bleu d'un iris inalté-
rable, et de ce jour-là seulement que datent la
métamorphose et les hautes destinées de Gam-
betta. Cet œil de verre était fée probablement,
et en apportant la lumière dans cette face de
cyclope, il lui a donné du même coup l'expres-
sion, l'intelligence, le don de commandement, de
fascination, et surtout le. don de malice. Car il
est malin, le Gascon! Je n'en veux pour preuve
que cette phthisie galopante avec laquelle il nous
a tant apitoyés Tannée dernière, et qui aura déci-
dément sa place dans l'histoire, au magasin des
trucs et accessoires pour grands hommes, un peu
au-dessous des béquilles de Sixte-Quint.
Par exemple, ce que l'œil de verre n'a pu lui
enlever, c'est son terrible accent méridional et sa
gesticulation d'épilep tique • Par ce coin-là, il est
toujours resté l'ancien Gambetta de la rue de
Tournon; et ceux qui le connaissaient ont pu,
sans quitter Paris, le suivre pas à pas dans ses
héroïdes provinciales. On se le représentait frap-
pant du poing sur le balcon des préfectures et
jetant aux échos étonnés du marché ou de la
grand'place un formidable et ronflant : «... Ci-
toyeïns!,.. » On aimait aussi à se le figurer
inspectant un camp de mobiles , ou bien encore
conduisant un deuil patriotique , la tête basse,
le dos rond, la démarche abandonnée, un fou-
38 LETTRES A UN ABSENT.
lard de couleur noué de travers autour du cou,
le bras droit négligemment jeté sur Tépaule d'un
de ses mameluks, SpuUer, Pipe-en-Bois ou
Chose...
Crois- tu? si Ton avait le cœur à rire, quel
joyeux vaudeville à faire avec ce titre : les
Mameluks de Gambetta ! Ont-ils dû s'en donner
de l'importance et de la chamarrure, tous ces
niais, tous ces obscurs, tous ces inutiles, que
l'œil de verre avait tirés un moment de leur
nuit ! Que de bombances, que de fêtes, et comme
ce doit être dur maintenant de renoncer à tout
cela!... Il faut dire aussi, pour être juste, que le
métier de mameluk avait parfois de mauvais
côtés. Ainsi, il y a quatre ou cinq mois, je me
souviens d'avoir vu le chef de cabinet SpuUer
dans une position terrible... C'était sur la place
Saint-Pierre à Montmartre, une après-midi de
grand vent et de grand soleil. Au milieu de la
place, Nadar, en casquette d'aéronaute, flam-
boyait. Dans un coin, un énorme ballon jaune
couché sur le côté se gonflait lentement. Tout
autour, une foule immense , venue pour voir le
ministre de l'intérieur s'envoler dans les airs
avec son chef de cabinet. Dans le lointain, la
canonnade incessante et sourde...
Je ne sais pourquoi ce grand ciel bleu, ce bal-
lon jaune, ce délégué de la défense prêt à partir
LES DICTATEURS. 39
comme un oiseau, cette ville géante à plusieurs
enceintes où le tonnerre des pièces de siège venait
se perdre dans les mille bruits de la rue, tout
cela avait quelque chose de chinois qui me fai-
sait penser vaguement au siège de Pékin. Pour
compléter Tillusion, le bon M. SpuUer, en longue
dalmatique fourrée , ouvrait de grands yeux en
accent circonflexe et regardait avec effarement
les apprêts de ce départ insolite, le ciel pro-
fond, Paris en bas dans la brume, et la grosse
vessie jaune qui s'enflait à vue d'œil et tirait sur
ses cordages. Le pauvre mameluk faisait peine
à voir. Il était pâle , il grelottait. Une ou deux
fois, je l'entendis dire tout bas d'une voix égarée :
« C'est une chose vraiment bien extraordi-
naire... ))
Bien extraordinaire, en effet, monsieur SpuUer.
V.
LES FRANCS-TIREURS.
N prenait le thé Tautre soir chez le
tabellion de Nanterre. J'emploie avec
plaisir ce vieux mot de tabellion, parce
qu'il est bien dans la couleur Pompadour du joli
village oïl fleurissent les rosières, et de l'antique
salon où nous étions assis autour d'un feu de
racines, flambant dans une grande cheminée à
fleurs de lis... Le maître du logis était absent,
mais son image bonasse et fine, suspendue dans
un coin, présidait à la fête et souriait paisible-
ment, du fond d'un cadre ovale, aux singuliers
convives qui remplissaient son salon.
Drôle de monde, en effet, pour une soirée de
notaire! Des capotes galonnées, des barbes de
huit jours, des képis, des cabans, de grandes
bottes; et partout, sur le piano, sur le guéridon,
LES FRANCS-TIREURS. 41
pêle-mêle avec les coussins de guipure, les boîtes
de Spa, les corbeilles en tapisserie, des sabres et
des revolvers qui traînaient. Tout cela faisait un
étrange contraste avec ce logis patriarcal où flot-
tait encore, comme une odeur de pâtisseries de
Nanterre, servies par une belle notaresse à des
rosières en robe d'organdi... Hélas! grâce aux
soudards du roi Guillaume, il n'y a plus de
rosières à Nanterre. On les a remplacées par
un bataillon de francs-tireurs de Paris, et c'est
rétat-major du bataillon — campé dans la maison
du notaire — qui nous offrait le thé ce soir-là...
Jamais le coin du feu ne m'avait paru si bon.
Au dehors, le vent soufflait sur la neige et nous
apportait, avec le bruit des heures grelottantes, le
qui-vive des sentinelles et, de loin en loin, la
détonation sourde d'un chassepot... Dans le
salon on parlait peu. C'est un rude service que
celui des avant-postes , et l'on est las quand vient
le soir. Puis , ce parfum de bien-être intime ,
qui monte des théières en tourbillons de fumée
blonde, nous avait tous envahis et comme hyp-
notisés dans les grands fauteuils du tabellion.
Soudain des pas pressés, un bruit de portes,
et, l'œil brillant, la parole haletante, un em-
ployé du télégraphe tombe au milieu de nous :
« Aux armes! aux armes!... Le poste de Rueil
est attaqué ! »
LETTRES A UN ABSENT.
C'est un poste avancé établi par les francs-
tireurs à dix minutes de Nanterre, dans la gare
de Rueil, comme qui dirait en Prusse... En un
clin d'oeil, tout Tétat-major est debout, armé,
ceinturonné, et dégringole dans la rue pour réu-
nir les compagnies. Pas besoin de trompette pour
cela. La première est logée chez le curé; vite
deux coups de pied dans la porte du curé.
« Aux armes!... levez-vous! »
Et tout de suite on court chez le greffier, où
sont ceux de la seconde.,.
Oh ! ce petit village noir avec son cloche
pointu couvert de neige, ces jardinets en quin-
conces qui, en s'ouvrant, sonnaient comme des
boutiques, ces maisons inconnues , ces escaliers
de bois où je courais en tâtonnant derrière le
grand sabre de Tadj udant-major, l'haleine chaude
des chambrées où nous jetions en passant le cri
d'alarme, les fusils qui sonnaient dans Tombre,
les hommes ivres de sommeil qui gagnaient leur
poste en trébuchant, tandis qu'au coin d'une rue
cinq ou six paysans abrutis se disaient tout bas,
avec des lanternes : « On nous attaque... on nous
attaque... » tout cela sur le moment me faisait
l'effet d'un rêve, mais l'impression que j'en ai
gardée est ineffaçable et précise...
Je vois encore la place de la Mairie toute noire,
les fenêtres du télégraphe allumées, une première
LES FRANCS-TIREURS. 45
salle où les estafettes attendent, le falot au poing;
dans un coin, le chirurgien irlandais du batail-
lon préparant flegmatiquement sa trousse, et, dé-
tail adorable, au milieu de ce branle-bas d'escar-
mouche, une petite cantinière — habillée de
bleu comme les orphelines — qui s'est endormie
devant le feu, un chassepot entre les bras ; puis
enfin, dans le fond, le bureau du télégraphe, les
lits de camp, la grande table pleine de lumière,
les deux employés courbés sur leur machinie, et
derrière eux le commandant qui se penche, sui-
vant d'un œil anxieux les longues banderoles qui
se dévident sur la table et donnent, minute par
minute, des nouvelles du poste attaqué... Déci-
dément il paraît que ça chauffe là-bas. Dépêches
sur dépêches. Le télégraphe affolé secoue ses son-
nettes électriques et précipite à tout casser son
tic-tac de machine à coudre.
« Arrivez vite... » dit Rueil.
« Nous arrivons... » répond Nanterre.
Et les compagnies partent au galop...
Certes, je conviens que la guerre est ce qu^il
y a de plus triste et de plus bête au monde. Je
ne sais rien, par exemple, de si lugubre qu'une
nuit de janvier passée à grelotter comme un
44 LETTRES A UN ABSENT.
vieux loup dans une fosse de grand'garde; rien
de si ridicule qu'un quartier de chaudron qui
vous tombe sur la tête à huit kilomètres de
distance; mais — un soir de belle gelée —
s'en aller à la bataille le ventre plein et le
cœur chaud, se lancer à fond de train dans le
noir, dans l'aventure, en compagnie de bons
garçons dont on sent tout le temps les coudes,
c'est un plaisir délicieux et comme une excel-
lente ivresse , mais une ivresse spéciale qui
dégrise les ivrognes et fait voir clair les mauvais
yeux...
Pour ma part, j'y voyais très-bien cette nuit-là.
Il n'y avait pourtant pas gros comme ça de lune,
et c'est la terre blanche de neige qui faisait
lumière au ciel; lumière de théâtre froide et
crue, s'étalant jusqu'au bout de la plaine, et sur
laquelle les moindres traits du paysage, un pan
de mur, un poteau, une rangée de saules, se déta-
chaient secs et noirs, comme dépouillés de leur
ombre... Dans le petit chemin qui borde la voie,
les francs-tireurs filaient au pas de course. On
n'entendait que la vibration des fils télégra-
phiques courant tout le long du talus, la respi-
ration haletante des hommes, le coup de sifflet
jeté aux sentinelles, et de temps en temps un
obus du mont Valérien, passant comme un oiseau
de nuit au-dessus de nos têtes, avec un formi-
LES FRANCS-TIREURS. 4$
dable battement d'ailes... A mesure qu'on avan-
çait, devant nous, au ras du sol, des coups de
feu lointains étoilaient Tombre. Puis, sur la
gauche, au fond de la plaine, de grandes flammes
d'incendie montèrent silencieusement.
« Devant Tusine, en tirailleurs !... » commanda
notre chef d'escouade.
« Oh ! là là ! ... en tirailleurs ! ... on va rien éco-
per!... » me fit mon voisin de gauche avec un
accent de faubourg.
D'un bond FoiRcier arriva sur nous :
(( Qui est-ce qui a parlé?... C'est toi?...
— Oui, mon capitaine, je...
— C'est bon... va -t'en... retourne à Nan-
terre.
— Mais, mon capitaine...
— Non, non... va-t'en vite... je n'ai pas
besoin de toi... Ah! tu as peur d'écoper... file,
file. ))
Et le malheureux fut obligé de sortir des
rangs ; mais, au bout de cinq minutes , il avait
repris furtivement sa place et ne demandait qu'à
écoper dorénavant.
Eh bien, non. Il était dit que personne n'éco-
perait cette iiuit-là. Comme nous arrivions sur
la barricade, l'affaire venait de finir. Les Prus-
siens, qui espéraient surprendre notre petit
poste^ — le trouvant sur ses gardes et à l'abri
^ LETTRES A UN ABSENT.
•
d'un coup de main, — s'étaient retirés prudem-
ment; et nous eûmes juste le temps de les voir
disparaître au bout de la plaine, silencieux et
noirs comme des cancrelats. Toutefois, dans la
crainte d'une nouvelle attaque, on nous fit rester
à la gare de Rueil, et nous achevâmes la nuit
debout et l'arme au pied, les uns sur la chaussée,
les autres dans les salles d'attente...
Pauvre gare de Rueil que j'avais connue si
joyeuse, si claire! gare aristocratique des cano-
tiers de Bougival , où les étés parisiens prome-
naient leurs ruches de mousseline et leurs toquets
à aigrettes, comment la reconnaître dans cette
cave lugubre, dans ce tombeau blindé, mate-
lassé , sentant la poudre , le pétrole , la paille
moisie, où nous parlions tout bas serrés les uns
contre les autres et n'ayant d'autre lumière que
le feu de nos pipes et le filet de jour venu du
coin des ofiiciers?... D'heure en heure, pour nous
distraire, on nous envoyait par escouades tirailler
le long de la Seine ou faire une patrouille dans
Rueil, dont les rues vides et les maisons presque
abandonnées s'éclairaient des froides lueurs d'un
incendie allumé par les Prussiens au Bois-Préau . . .
La nuit se passa ainsi sans encombre; puis au
matin on nous renvoya...
Quand je rentrai à Nanterre, il faisait encore
nuit. Sur la place de la Mairie, la fenêtre du
LES FRANCS-TIREURS. 47
télégraphe brillait comme un feu de phare, et
dans le salon de Tétat-major, en face de son foyer
où s'éteignaient quelques cendres chaudes, M. le
tabellion souriait toujours paisiblement...
VI.
LES PAYSANS A PARIS.
Champrosay, ces gens-là étaient très-
heureux. J'avais leur basse-cour juste
sous mes fenêtres, et pendant six mois
de Tannée leur existence se trouvait un peu
mêlée à la mienne. Bien avant le jour, j'enten-
dais rhomme entrer dans Técurie, atteler sa
charrette et partir pour Corbeil , où il allait
vendre ses légumes; puis la femme se levait,
habillait les enfants, appelait les poules, trayait
la vache, et toute la matinée c'était une dégrin-
golade de gros et de petits sabots dans Tescalier
de bois... L'après-midi tout se taisait. Le père
était aux champs, les enfants à l'école, la mère
occupée silencieusement dans la cour à étendre
du linge ou à coudre devant sa porte en surveil-
lant le tout petit... De temps en temps quel-
qu'un passait dans le chemin , et on causait en
tirant l'aiguillç,..
LES PAYSANS A PARIS. 49
Une fois, c'était vers la fin du mois d'août
dernier, j'entendis la femme qui disait à une
voisine :
« Allons donc , les Prussiens ! . . . Est-ce qu'ils
sont en France, seulement?
— Ils sont à Châlons, mère Jean!... » lui
criai-je par ma fenêtre. Cela la fit rire beau-
coup... Dans ce petit coin de Seine-et-Oise, les
paysans ne croyaient pas à l'invasion.
Tous les jours, cependant, on voyait passer
des voitures chargées de bagages. Les maisons
des bourgeois se fermaient, et dans ce beau mois
d'août où les journées sont si longues, les jar-
dins achevaient de fleurir, déserts et mornes
derrière leurs grilles closes... Peu à peu mes voi-
sins commencèrent à s'alarmer. Chaque nouveau
départ dans le pays les rendait tristes. Ils se sen-
taient abandonnés... Puis un matin, roulement
de tambour aux quatre coins du village ! Ordre
de la mairie. Il fallait aller à Paris vendre la
vache, les fourrages, ne rien laisser pour les
Prussiens... L'homme partit pour Paris, et ce fut
un triste voyage. Sur le pavé de la grand'route,
de lourdes voitures de déménagement se sui-
vaient à la file, pêle-mêle avec des troupeaux
de porcs et de moutons qui s'effaraient entre les
roues , des bœufs entravés qui mugissaient sur
des charrettes ; sur le bord, au long des fossés,
4
50 LETTRES A UN ABSENT.
de pauvres gens s'en allaient à pied derrière de
petites voitures à bras pleines de meubles de
l'ancien temps, des bergères fanées, des tables
empire, des miroirs garnis de perse, et Ton sen-
tait quelle détresse avait dû entrer au logis pour
remuer toutes ces poussières, déplacer toutes ces
reliques et les traîner à tas par les grands chemins.
Aux portes de Paris, on s'étouffait. Il fallut
attendre deux heures... Pendant ce temps, le
pauvre homme, pressé contre sa vache, regardait
avec effarement les embrasures des canons, les
fossés remplis d'eau , les fortifications qui mon-
taient à vue d'oeil, et les longs peupliers d'Italie
abattus et flétris sur le bord de la route... Le
soir, il s'en revint consterné, et raconta à sa
femme tout ce qu'il avait vu. La femme eut
peur, voulut s'en aller dès le lendemain. Mais
d'un lendemain à l'autre, le départ se trouvait
toujours retardé... C'était une récolte à faire,
une pièce de terre qu'on voulait encore labou-
rer... Qui sait si on n'aurait pas le temps de
rentrer le vin?... Et puis, au fond du cœur, une
vague espérance que peut-être les Prussiens ne
passeraient pas leur endroit.
Une nuit, ils sont réveillés par une détonation
formidable. Le pont de Corbeil venait de sauter.
Dans le pays, des hommes allaient, frappant de
porte en porte :
LES PAYSANS A PARIS. s»
« Les uhlans! les uhlans! sauvez-vous. »
Vite, vite, on s'est levé, on a attelé la charrette,
habillé les enfants à moitié endormis, et l'on
s'est sauvé par la traverse avec quelques voisins.
Comme ils achevaient de monter la côte, le clo-
cher H, sonné trois heures. Ils se sont retournés
une dernière fois. L'abreuvoir, la place de
rÉglise, leurs chemins habituels, celui qui
descend vers la Seine , celui qui file entre les
vignes, tout leur semblait déjà étranger, et
dans le brouillard blanc du matin le petit vil-
lage abandonné serrait ses maisons Tune contre
l'autre, comme frissonnant d'une attente terrible.
Us sont à Paris maintenant; — deux chambres
au quatrième dans une rue triste... L'homme,
lui, n'est pas trop malheureux. On lui a trouvé
de l'ouvrage ; puis il est de la garde nationale,
il a le rempart, l'exercice, et s'étourdit le plus
qu'il peut pour oublier son grenier vide et ses
prés sans semence. La femme, plus sauvage, se
désole, s'ennuie, ne sait que devenir. Elle a mis
ses deux aînées à l'école, et dans l'externat
sombre, sans jardin, les fillettes étouffent en se
rappelant leur joli couvent de campagne, bour-
donnant et gai comme une ruche, et la demi-
sa LETTRES A UN ABSENT.
lieue à travers bois qu'il fallait faire tous les
matins pour aller le chercher. La mère souffre
de les voir tristes, mais c'est le petit surtout qui
rinquiète. Là-bas il allait, venait, la suivant
partout , dans la cour, dans la maison, sautant
la marche du seuil autant de fois qu'elle-même,
trempant ses petites mains rougies dans le baquet
à lessive , s'asseyant près de la porte quand elle
tricotait pour se reposer. Ici quatre étages à
monter, Tescalier noir où les pieds bronchent,
les maigres feux dans les cheminées étroites, les
fenêtres hautes, Thorizon de fumée grise et
d'ardoises mouillées... Il y a bien une cour où
il pourrait jouer; mais la concierge ne veut pas.
Encore une invention de la ville, ces concierges !
Là-bas , au village , on est maître chez soi , et
chacun a son petit coin qui se garde de lui-
même. Tout le jour, le logis reste ouvert; le
soir, on pousse un gros loquet de bois, et la
maison entière plonge sans peur dans cette nuit
noire de la campagne où l'on trouve de si bons
sommes. De temps en temps le chien aboie à la
lune, mais personne ne se dérange... A Paris,
dans les maisons pauvres, c'est la concierge qui
est la vraie propriétaire. Le petit n'ose pas
descendre seul, tant il a peur de cette méchante
femme qui leur a fait vendre leur chèvre, sous
prétexte qu'elle traînait des brins de paille
LES PAYSANS A PARIS. sî
*
et des épluchures entre les pavés de la cour.
Pour distraire Tenfant qui s'ennuie, la pauvre
mère ne sait plus qu'inventer; sitôt le repas fini,
elle le couvre comme s'ils allaient aux champs
et le promène par la main dans les rues, le long
des boulevards. Saisi, heurté, perdu, l'enfant
regarde à peine autour de lui. Il n'y a que les
chevaux qui l'intéressent; c'est la seule chose
qu'il reconnaisse et qui le fasse rire. La mère
non plus ne prend plaisir à rien. Elle s'en va
lentement, songeant à son bien, à sa maison , et
quand on les voit passer tous les deux, elle avec
son air honnête, sa mise propre, ses cheveux
lisses, le petit avec sa figure ronde et ses grosses
galoches, on devine bien qu'ils sont dépaysés, en
exil, et qu'ils regrettent de tout leur cœur l'air
vif et la solitude des routes de village.
VII.
LES PALAIS D'ETE.
PRÈS la prise de Pékin et le pillage du
palais d'Été par les troupes françaises,
lorsque le général Cousin-Montauban
vint à Paris se faire baptiser comte de Palikao^
il distribua dans la gentry parisienne, en guise
de dragées de baptême, les merveilleux trésors
de jade et de laque rouge dont ses fourgons
revenaient chargés, et pendant toute une saison
il y eut aux Tuileries et dans quelques salons
de la société — ce qu'on appelait alors la société
— une grande exhibition de chinoiseries.
On allait là comme à une vente de cocotte ou
à une conférence de Tabbé Bauer. Je vois encore,
dans le demi-jour des pièces un peu aban-
données où ces richesses étaient étalées, les
petites Frou-Frou à gros chignons se pressant,
s'agitant parmi les stores de soie bleue à fleurs
LES PALAIS D'ÉTÉ. 55
d'argent, les lanternes de gaze ornées de houppes
et de clochettes d'émail, les paravents de corne
transparente, les grands écrans de toile couverts
de sentences peintes, tout cet encombrement de
riens précieux, si bien faits pour la vie immobile
des femmes aux petits pieds. On s'asseyait sur
les fauteuils de porcelaine, on fouillait les coffres
de laque, les tables à ouvrage à dessins d'or;
on essayait pour jouer les crêpes de soie blanche,
les colliers de perles de Tartarie ; et c'étaient
de petits cris d'étonnement, des rires étouffés,
une cloison de bambou qu'on renversait avec sa
traîne, et puis sur toutes les lèvres ce mot
magique de palais d'Été qui courait comme une
brise d'éventail, ouvrant à l'imagination je ne
sais quelles féeriques avenues d'ivoire blanc et
de jaspe fleuri.
Cette année, la gentry de Berlin, de Munich,
de Stuttgard, a eu, elle aussi, des exhibitions du
même genre. Voilà plusieurs mois déjà que les
fortes dames d'outre-Rhin poussent des « mein
Gott )) d'admiration devant les services de
Sèvres , les pendules Louis XVI , les salons
blanc et or, les dentelles de Chantilly, les caisses
d'oranger, de myrte et d'argenterie que les
innombrables Palikao de l'armée du roi Guil-
laume ont cueillis aux environs de Paris dans le
pillage de nos palais d'été.
S-î LETTRES A UN ABSENT.
Car, eux, ils ne se sont pas contentés d'en
piller un. Saint-Cloud, Meudon — ces jardins
du Céleste Empire — ne leur ont pas suffi. Les
drôles sont entrés partout; il ont tout râflé, tout
saccagé, depuis les grands châteaux historiques,
qui gardent, dans la fraîcheur de leurs pelouses
vertes et de leurs arbres de cent ans, un petit
coin de France, jusqu'à la plus humble de nos
maisonnettes blanches; et maintenant, tout le
long de la Seine, d'une rive à l'autre, nos palais
d'été grands ouverts, sans toits, sans fenêtres, se
montrent leurs murailles nues et leurs terrasses
découronnées.
C'est surtout du côté de Montgeron, de Dra-
veil, de Villeneuve-Saint-Georges, que la dévas-
tation a été effroyable. S. A. R. le prince de
Saxe travaillait par là-bas avec sa bande, et il
paraît que l'Altesse a bien fait les choses. Dans
l'armée allemande on ne l'appelle plus que « le
voleur ». En somme, le prince de Saxe me fait
l'effet d'être un podestat sans illusions, un esprit
pratique qui s'est très-bien rendu compte qu'un
jour ou l'autre l'ogre de Berlin ne ferait qu'une
bouchée de. tous les Petit-Poucet de l'Allemagne
du Sud , et il a pris ses précautions en consé-
quence. A présent, quoi qu'il arrive, monseigneur
est à l'abri du besoin. Le jour où on le cassera
aux gages , il pourra , à son choix, ouvrir une
LES PALAIS D'ÉTÉ. 57
librairie française à la foire de Leipzig, se faire
horloger à Nuremberg, facteur de pianos à
Munich, ou brocanteur à Francfort- sur- le-
Mein. Nos palais d'été lui ont fourni les moyens
de tout cela, et voilà pourquoi il a mené le
pillage avec tant d'entrain.
Ce que je m'explique moins, par exemple^
c'est la rage que Son Altesse a mise à dépeupler
nos faisanderies et nos garennes, à ne pas laisser
gros comme rien de plume et de poil dans nos
bois...
Pauvre forêt de Sénart! si paisible, si bien
tenue, si fière de ses petits étangs à poissons
rouges , de ses garde-chasses en habit vert ! Et
comme ils se sentaient bien chez eux, tous ces
chevreuils , tous ces faisans de la couronne !
Quelle bonne vie de chanoines! Quelle sécu-
rité!... Quelquefois, dans le silence des après-^
midi d'été, vous entendiez un frôlement de
bruyère, et tout un bataillon de faisanneaux
défilait en sautillant entre vos jambes, pendant
que, là-bas, au bout d'une allée couverte, deux
ou trois chevreuils se promenaient paisiblement
de long en large, comme des abbés dans le jardin
d'un séminaire. Allez donc tirer des coups de
fusil à des innocents pareils !
Aussi les braconniers eux-mêmes s'en faisaient
un scrupule, et le jour de l'ouverture de la
58 LETTRES A UN ABSENT.
chasse, lorsque M. Rouher ou le marquis de la
Valette arrivaient avec leurs invités, le garde
général — j'allais dire le metteur en scène —
désignait d'avance quelques poules faisannes hors
d'âge, quelques vieux lièvres chevronnés, qui
allaient attendre ces messieurs au rond-point du
Grand-Chêne et tombaient sous leurs coups avec
grâce en criant : w.Vive l'Empereur ! » C'est tout
ce qu'on tuait de gibier dans Tannée.
Tu penses quelle stupeur, les malheureuses
bêtes , quand deux ou trois cents rabatteurs en
bérets crasseux sont venus un matin se ruer sur
leurs tapis de bruyères roses, dérangeant les
couvées, renversant les clôtures, s'appelant d'une
clairière à l'autre dans une langue barbare, et
qu'au fond de ces taillis mystérieux où M'"* de
Pompadour venait épier le passage de Louis XV,
on a vu luire les sabretaches et les casques pointus
de l'état-major saxon! En vain les chevreuils
essayaient de fuir, en vain les lapins effarés
levaient leurs petites pattes frémissantes en
criant : « Vive Son Altesse Royale le prince de
Saxe! » Le dur Saxon ne voulait rien entendre,
et pendant plusieurs jours de suite le massacre
a continué. A cette heure, tout est fini; le grand
et le petit Sénart sont vides. Il n'y reste plus
que des geais et des écureuils, auxquels les
fidèles vassaux du roi Guillaume n'ont pas osé
LES PALAIS D'ÉTÉ. S9
toucher, parce que les geais sont blanc et noir
aux couleurs de la Prusse, et que la fourrure des
écureuils est de ce marron fauve si cher à M. de
Bismark.
Je tiens tous ces détails du père La Loué, un
garde forestier de Seine-et-Oise que tu as dû
voir quelquefois chez nous à la campagne, avec
son accent traînard, son air madré, ses petits
yeux clignotant dans un masque couleur de
terre. Le bonhomme est si jaloux de ses fonc-
tions de garde, il invoque si souvent et à tout
propos les cinq lettres cabalistiques flamboyant
sur le cuivre de sa plaque, que les gens du pays
l'ont surnommé le père La Loi, La Loué, pour
parler comme en Seine-et-Oise. Lorsqu'au mois
de septembre nous vînmes nous enfermer dans
Paris, le vieux La Loué enterra ses meubles, ses
hardes, envoya sa famille au loin, et resta pour
attendre les Prussiens.
« Je connais ma forêt, disait-il en brandissant
sa carabine... qu'ils viennent m'y chercher! »
Là-dessus nous nous séparâmes... Je n'étais
pas sans inquiétude sur. son compte. Souvent,
pendant ce dur hiver, je me figurais ce pauvre
homme tout seul dans la forêt, obligé de se nour-
rir de racines, n'ayant pour se garer du froid
qu'une blouse de toile avec sa plaque pardessus.
Rien que d'y penser, j'en avais la chair de poule.
6o LETTRES A UN ABSENT.
Hier matin, je Tai vu arriver chez moi, frais,
gaillard, engraissé, avec une belle lévite neuve,
et toujours la fameuse plaque reluisant sur sa
poitrine comme un bassin de barbier. Qu'a-t-il
fait tout ce temps-là? Je n'ai pas osé le lui
demander; mais il n'a pas l'air d'avoir trop souf-
fert... Brave père La Loué! Il connaissait si bien
sa forêt! Il y aura promené le prince de Saxe.
C'est peut-être une mauvaise pensée que j*ai
là; mais je connais mes paysans, et je sais ce
dont ils sont capables... Le vaillant peintre Eu-
gène Leroux — blessé dans une de nos premières
sorties et soigné quelque temps chez des vigne-
rons de la Beauce — nous racontait l'autre jour
un mot qui peint bien toute cette race. Les gens
chez lesquels il logeait ne s'expliquaient pas
pourquoi il s'était battu sans y être forcé.
« Vous êtes donc un ancien militaire? lui
demandaient-ils toujours.
— Pas du tout. Je fais des tableaux, je n'ai
jamais fait que cela.
— Eh ben! alors, quand ils vous ont fait
signer le papier pour aller à la guerre..,?
— Mais on ne m'a rien fait signer...
— Enfin, quoi ! quand vous êtes allé pour
vous battre, c'est donc — et ici ils se regardaient
en clignant de l'œil — c'est donc que vous aviez
bu un petit coup ! »
LES PALAIS D'ÉTÉ. ^i
- - ^ , ,
Voilà le paysan français!... Celui des environs
de Paris est pire encore. Les quelques braves
gens qu'il y avait dans la banlieue sont venus
derrière les remparts manger du pain de chien
avec nous; mais ceux qui sont restés là-bas — et
il y en avait plus qu'on ne croit — ceux-là, je
m'en méfie. Ils sont restés pour montrer nos
caves aux Prussiens, et consommer le pillage dç
nos pauvres palais d'été.
Mon palais à moi était si modeste, si bien
enfoui dans les acacias, qu'il aura peut-être
échappé au désastre; mais je n'irai m'en assurer
que quand les Prussiens seront partis, et bien
longtemps après encore. Je veux laisser au pay-
sage le temps de s'assainir.... Quand je pense,
mon cher, que tous nos jolis coins, ces petites
îles de roseaux et de saules grêles où nous allions
le soir nous allonger au ras de l'eau pour écou-
ter chanter les rainettes, les allées pleines de
mousse où la pensée, en marchant, s'éparpillait
tout le long des haies, s'accrochait à toutes les
branches, ces grandes clairières de gazon où l'on
était si bien pour dormir au pied des chênes,
avec un tournoiement d'abeilles dans le haut,
qui nous faisaient un dôme de musique, quand
je pensé que cela a été à eux, qu'ils se sont assis
partout; alors ce beau pays ne m'apparaît plus
que fané et triste. Cette souillure m'effraye en-
62 LETTRES A UN ABSENT.
core plus que le pillage. J'ai peur de ne plus
aimer mon nid.
Ah! si les Parisiens, au moment du siège,
avaient pu rentrer en ville cette adorable cam-
pagne des environs ; si nous avions pu rouler les
pelouses, les chemins verts tout empourprés des
soleils couchants, enlever les étangs qui luisent
sous bois cojoame des miroirs à main, pelotonner
nos petites rivières autour d'une bobine comme
des fils d'argent, et enfermer le tout au garde-
meuble; quelle joie ce serait pour nous mainte-
nant de mettre les pelouses et les dessous de bois
en place, et de refaire une île de France que les
Prussiens n'auraient jamais vue!...
VIII.
L'ENFANT ESPION,
L s'appelait Stenne, le petit Stenne.
C'était un enfant de Paris, malingre et
pâle, qui pouvait avoir dix ans, peut-
être quinze; avec ces moucherons-là, on ne sait
jamais. Sa mière était morte; son père, ancien
soldat de marine, gardait un square dans le
quartier du Temple. Les babies, les bonnes, les
vieilles dames à pliants, les mères pauvres, tout
le Paris trotte-menu qui vient se mettre à Tabri
des voitures dans ces parterres bordés de trot-
toirs, connaissaient le père Stenne et Tadoraient.
On savait que sous cette rude moustache, effroi
des chiens et des traîneurs de bancs, se cachait
un bon sourire attendri, presque maternel, et
que pour voir ce sourire, on n'avait qu'à dire au
bonhomme :
(( Comment va votre petit garçon?.., »
(54 LETTRES A UN ABSENT.
Il Taimait tant son garçon, le père Stenne. Il
était si heureux, le soir, après la classe, quand
le petit venait le prendre et qu'ils faisaient tous
deux le tour des allées, s'arrètant à chaque banc
pour saluer les habitués, répondre à leurs bonnes
manières.
Avec le siège malheureusement, tout cela
changea. Le square du père Stenne fut fermé,
on y mit du pétrole, et le pauvre homme, obligé
à une surveillance incessante, passait sa vie dans
les massifs déserts et bouleversés, seul, sans fu-
mer, n'ayant plus son garçon que le soir, bien
tard, à la maison. Aussi il fallait voir sa mous-
tache, quand il parlait des Prussiens... Le petit
Stenne, lui, ne se plaignait pas trop de cette
nouvelle vie. Un siège ! c'est si amusant pour les
gamins. Plus d'école! plus de mutuelle! Des
vacances tout le temps et la rue comme un
champ de foire... L'enfant restait dehors jus- |
qu'au soir, à courir. Il accompagnait les batail-
lons du quartier qui allaient au rempart, choi-
sissant de préférence ceux qui avaient une bonne
musique ; et là-dessus petit Stenne était très-
ferré. Il vous disait fort bien que celle du 96® ne
valait pas grand'chose, mais qu'au 55® ils en
avaient une excellente. D'autres fois, il regar-
dait les mobiles faire l'exercice ; puis il y avait
les queues... Son panier sous le bras, il se mè-
L'ENFANT ESPION. 6$
lait à ces longues files qui se formaient dans
l'ombre des matins d'hiver sans gaz, à la grille
des bouchers, des boulangers. Là, les pieds dans
Teau, on faisait des connaissances, on causait
politique, et comme fils de M. Stenne, chacun
lui demandait son avis. Mais le plus amusant de
tout, c'était encore les parties de bouchon, ce
fameux jeu de galoche que les mobiles bretons
avaient mis à la mode pendant le siège. Quand
le petit Stenne n'était pas au rempart ni aux
boulangeries, vous étiez sûr de le trouver à la
partie de galoche de la place du Château-
d'Eau. Lui ne jouait pas, bien entendu; il faut
trop d'argent. Il se contentait de regarder les
joueurs, avec des yeux!
Un surtout, un grand en cotte bleue, qui ne
misait que des pièces de cent sous, excitait son
admiration. Quand il courait, celui-là, on en-
tendait les écus sonner au fond de sa cotte...
Un jour, en ramassant une pièce qui avait roulé
jusque sous les pieds du petit Stenne, le grand
lui dit à voix basse :
« Ça te fait loucher, hein?... Eh bien, si tu
veux, je te dirai où oa en trouve. »
La pao'tie finie, il l'emmena dans un coin de
la place et lui proposa de venir avec lui vendre
des journaux aux Prussiens, on avait 30 francs
par voyage. D'abord Stenne refusa, très-indi-
s
66 LETTRES A UN ABSENT.
gné; et, du coup, il resta trois jours sans re-
tourner à la partie. Trois jours terribles. Il ne
mangeait plus, il ne dormait plus. La nuit, il
voyait des tas de galoches dressées au pied de
son lit, et des pièces de cent sous qui filaient à
plat, toutes luisantes. La tentation était trop
forte. Le quatrième jour, il retourna au Châ-
teau-d'Eau, revit le grand, se laissa séduire...
Ils partirent par un matin de neige, un sac
de toile sur Tépaule, des journaux cachés sous
leurs blouses. Quand ils arrivèrent à la porte de
Flandres, il faisait à peine jour. Le grand prit
Stenne parla main, et, s'approchant du faction-
naire — un brave sédentaire qui avait le nez
rouge et Tair bon — il lui dit d'une voix de
pauvre :
<( Laissez-nous passer, mon bon monsieur...
Notre mère est malade, papa est mort. Nous
allons voir avec mon petit frère à ramasser des
pommes de terre dans le champ. »
Il pleurait. Stenne, tout honteux, baissait la
tête. Le factionnaire les regarda un moment, jeta
un coup d'oeil sur la route déserte et blanche.
(( Passez vite, » leur dit-il en s'écartant; et
les voilà sur le chemin d'Aubervilliers. C'est le
grand qui riait!...
Confusément, comme dans un rêve, le petit
Stenne voyait des usines transformées en ca-
L'ENFANT ESPION. 67
sernes, des barricades désertes, garnies de chif-
fons mouillés, de longues cheminées qui trouaient
le brouillard et montaient dans le ciel, vides,
ébréchées. De loin en loin, une sentinelle, des
officiers encapuchonnés qui regardaient là-bas
avec des lorgnettes, et de petites tentes trempées
de neige fondue devant des feux qui mouraient. . .
Le grand connaissait les chemins, prenait à tra-
vers champs pour éviter les postes. Pourtant ils
arrivèrent, sans pouvoir y échapper, à une
grand'garde de francs-tireurs. lies francs-tireurs
étaient là avec leurs petits cabans, accroupis au
fond d'une fosse pleine d*eau, tout le long du
chemin de fer de Soissons. Cette fois le grand
eut beau recommencer son histoire, on ne voulut
pas les laisser passer. Alors, pendant qu'il se
lamentait, de la maison du garde-barrière sortit
sur la voie un vieux sergent, tout blanc, tout
ridé, qui ressemblait au père Stenne :
«Allons! mioches, ne pleurons plus! dit-il
aux enfants; on vous y laissera aller à vos pom-
mes de terre ; mais, avant, entrez vous chauffer
un peu... Il a Tair gelé ce gamin-là! »
Hélas ! ce n'était pas de froid qu'il tremblait
le petit Stenne, c'était de peur, c'était de honte...
Dans le poste, ils trouvèrent quelques soldats
blottis autour d'un feu maigre, un vrai feu de
veuve, à la flamme duquel ils faisaient dégeler
(58 • LETTRES A UN ABSENT.
du biscuit au bout de leurs baïonnettes. On se
serra pour faire place aux enfants. On leur
donna la goutte, un peu de café. Pendant qu'ils
buvaient, un officier vint sur la porte, appela le
sergent, lui parla tout bas et s'en alla bien vite.
« Garçons, dit le sergent en rentrant radieux,
nous aurons du tabac cette nuit... On a surpris
le mot des Prussiens... Je crois que cette fois
nous allons le leur reprendre, ce sacré Bourget!»
Il y eut une explosion de bravos et de rires.
On chantait, on dansait, on astiquait les sabres-
baïonnettes; et, profitant de ce tumulte, les en-
fants disparurent.
Passé la tranchée, il n'y avait plus que la
plaine, et au fond un long mur blanc troué de
meurtrières. C'est vers ce mur qu'ils se dirigè-
rent, s'arrêtant à chaque pas pour faire semblant
de ramasser des pommes de terre.
« Rentrons... N'y allons pas, » disait tout le
temps le petit Stenne.
L'autre levait les épaules et avançait toujours
Soudain ils entendirent le trictrac d'un fusil*
qu'on armait.
(( Couche-toi, » fit le grand en se jetant par
terre.
Une fois couché, il siffla. Un ^utre sifflet ré-
pondit sur la neige. Ils s'avancèrent en rampant. . .
Devant le mur, au ras du sol, parurent deux
L'ENFANT ESPION. 69
moustaches jaunes sous un béret crasseux. Le
grand sauta dans la tranchée , à côté du Prus-
sien :
« C'est mon frère, » dît- il en montrant son
compagnon...
Il était si petit, ce Stenne, qu'en le voyant le
Prussien se mit à rire et fut obligé de le prendre
dans ses bras pour le hisser jusqu'à la brèche.
De l'autre côté du mur; c'étaient de grands
remblais de terres, des arbres couchés, des trous
noirs dans la neige, et dans chaque trou le même
béret crasseux, les mêmes moustaches jaunes qui
riaient en voyant passer les enfants.
Dans un coin, une maison de jardinier case-
matée de troncs d'arbres. Le bas était plein de
soldats qui jouaient aux cartes, faisaient la soupe
sur un grand feu clair. Cela sentait bon les
choux, le lard; quelle différence avec le bivouac
des francs-tireurs! En haut, les officiers. On les
entendait jouer du piano, déboucher du vin de
Champagne. Quand les Parisiens entrèrent, un
hurrah de joie les accueillit. Ils donnèrent leurs
journaux; puis on leur versa à boire et on les
ût causer. Tous ces officiers avaient l'air fier et
méchant ; mais le grand les amusait avec sa verve
faubourienne, son vocabulaire de voyou. Ils
riaient, répétaient ses mots après lui , se rou-
laient avec délices dans cette boue de Paris qu'on
70 LETTRES A UN ABSENT.
leur apportait. Le petit Stenne aurait bien voulu
parler, lui aussi, prouver qu'il n'était pas une
bête; mais quelque chose le gênait. En face de
lui se tenait à part un Prussien plus âgé , plus
sérieux que les autres qui lisait, ou plutôt faisait
semblant, car ses yeux ne le quittaient pas. Il y
avait dans ce regard de la tendresse et des repro-
ches, comme si cet homme avait eu au pays un
enfant du même âge que Stenne, et qu'il se fût
dit : « J'aimerais mieux mourir que de voir mon
fils faire un métier pareil... » A partir de ce
moment, Stenne sentit comme une main qui se
posait sur son cœur et l'empêchait de battre.
Pour échapper à cette angoisse, il se mit à
boire. Bientôt tout tourna autour de lui. Il
entendait vaguement, au milieu de gros rires,
son camarade qui se moquait des gardes natio-
naux, de leur façon de faire l'exercice , imitait
une prise d'armes au Marais, une alerte de nuit
sur les remparts. Puis le grand baissa la voix,
les officiers se rapprochèrent et les figures devin-
rent graves. Le misérable était en train de les
prévenir de l'attaque des francs-tireurs... Pour
le coup le petit Stenne se leva, furieux, dégrisé :
(( Pas cela, grand... je ne veux pas. »
Mais l'autre ne fit que rire et continua. Avant
qu'il eût fini, tous les officiers étaient debout.
Un d'eux montra la porte aux enfants :
L'ENFANT ESPION. 71
« F le camp, » leur dit-il.
Et ils se mirent à causer entre eux, très- vite,
en allemand. Le grand sortit, fier comme un
doge, en faisant sonner son argent. Stenne le
suivit, la tête basse; et lorsqu'il passa près du
Prussien dont le regard l'avait tant gêné, il
entendit une voix triste qui disait : « Bas chôli,..
ça, bas chôli. » Les larmes lui en vinrent aux
yeux.
Une fois dans la plaine, les enfants se mirent
à courir et rentrèrent rapidement. Leur sac était
plein de pommes de terre que leur avaient don-
nées les Prussiens; avec cela, ils passèrent sans
encombre à la tranchée des francs-tireurs. On
s*y préparait pour l'attaque de la nuit. Des
troupes arrivaient silencieuses, se massant der-
rière les murs. Le vieux sergent était là, occupé
à placer ses hommes, Tair si heureux. Quand les
enfants passèrent, il les reconnut et leur envoya
un bon sourire... Oh! que ce sourire fit mal au
petit Stenne!... Un moment il eut envie de crier :
« N'allez pas là-bas... nous vous avons trahis. »
Mais Tautre lui avait dit : « Si tu parles, nous
serons fusillés, » et la peur le retint... A la Cour-
neuve, ils entrèrent dans une maison abandonnée
pour partager l'argent. La vérité m'oblige à dire
que le partage fut fait honnêtement, et que d'en-
tendre sonner ces beaux écus sous sa blouse, de
71 LETTRES A UN ABSENT.
penser aux parties de galoche qull avait là en
perspective , le petit Stenne ne trouvait plus
son crime aussi afFreux.
Mais, lorsqu'il fut seul, le malheureux enfant !
Lorsque après les portes le grand Teut quitté,
alors ses poches commencèrent à devenir bien
lourdes, et la main qui lui serrait le cœur le
serra plus fort que jamais. Paris ne lui semblait
plus le même. Les gens qui passaient le regar-
daient sévèrement, comme s'ils avaient su d^où
il venait. Le mot espion, il l'entendait dans le
bruit des roues, dans le battement des tambours
qui s'exerçaient le long du canal. Enfin il arriva
chez lui, et, tout heureux de voir que son père
n'était pas encore rentré, il passa vite dans leur
chambre cacher sous son oreiller ces écus qui lui
pesaient tant.
Jamais le père Stenne n'avait été si bon , si
joyeux qu'en rentrant ce soir-là. On venait de
recevoir des nouvelles de province ; les affaires
du pays allaient mieux. Tout en mangeant,
l'ancien soldat regardait son fusil pendu à la
muraille, et il disait à l'enfant avec son bon
rire :
« Hein, garçon, comme tu irais aux Prussiens,
si tu étais grand ! »
Vers huit heures, on entendit le. canon.
« C'est Aubervilliers... On se bat auBourget, »
L'ENFANT ESPION. 7i
fit le bonhomme, qui connaissait tous ses forts.
Le petit Stenne devint pâle, et, prétextant une
grande fatigue, il alla se coucher; mais il ne
dormit pas. Le canon tonnait toujours. Il se
représentait les francs-tireurs arrivant de nuit
pour surprendre les Prussiens , et tombant eux-
mêmes dans une embuscade. Il se rappelait le
sergent qui lui avait souri, le voyait étendu
là-bas dans la neige, et combien d'autres avec
lui!... Le prix de tout ce sang se cachait là sous
son oreiller, et c'était lui, le fils de M. Stenne,
d'un soldat... les larmes Tétouffaient. Dans la
pièce à côté, il entendait son père marcher,
ouvrir la fenêtre/ En bas, sur la place, le rappel
sonnait ; un bataillon de mobiles se numérotait
pour partir. Décidément, c'était une vraie
bataille. Le malheureux ne put retenir un san-
glot.
« Qu'as-tu donc? » dit le père Stenne en
entrant.
L'enfant n'y tint plus, sauta de son lit et vînt
se jeter aux pieds de son père. Au mouvement
qu'il fit, les écus roulèrent par terre.
« Qu'est-ce que c'est que cela? Tu as volé ? »
demanda le vieux en tremblant.
Alors, tout d'une haleine, le petit Stenne
raconta qu'il était allé chez les Prussiens et ce
qu'il y avait fait; à mesure qu'il parlait, il se
74 LETTRES A UN ABSENT.
sentait le cœur plus libre, cela le soulageait de
s'accuser... Le père Stenne écoutait, avec une
figure terrible. Quand ce fut fini , il cacha sa
tête dans ses mains et pleura.
« Père, père... » voulut dire l'enfant...
Le vieux le repoussa sans répondre, et
ramassa l'argent.
« C'est tout? )) demanda-t-il...
Le petit Stenne fit signe que c'était tout. Le
vieux décrocha son fusil, sa cartouchière, et
mettant l'argent dans sa poche :
« C'est bon, dit-il, je vais le leur rendre. »
Et, sans ajouter un mot, sans seulement
retourner la tête, il descendit se mêler aux
mobiles qui partaient dans la nuit. On ne l'a
jamais revu depuis.
IX.
LA DEFENSE DE TARASCON,
lEU soit loué ! J'ai enfin des nouvelles
de Tarascon. Depuis cinq mois, je ne
SI vivais plus, j'étais d'une inquiétude!...
Connaissant Texaltation de cette bonne ville
et l'humeur belliqueuse de ses habitants, je
me disais : « Qui sait ce qu'a fait Tarascon?
S'est-il rué en masse sur les barbares } S'est-il
laissé bombarder comme Strasbourg, mourir
de faim comme Paris , brûler vif comme Châ-
teaudun? ou bien, d^ns un accès de patrio-
tisme farouche , s'est-il fait sauter comme Laon
et son intrépide citadelle?... » Rierl de tout
cela, mon cher. Tarascon n'a pas brûlé, Ta-
rascon n'a pas sauté. Tarascon est toujours à
la même place, paisiblement assis au milieu des
vignes, du bon soleil plein ses rues, du bon
muscat plein ses caves, et le Rhône qui baigne
LETTRES A UN ABSENT.
cette aimable localité emporte à la mer, comme
par le passé, l'image d'une ville heureuse, des
reflets de persiennes vertes, de jardins bien ratis-
ses et de miliciens en tuniques neuves faisant
Texercice tout le long du quai.
Garde-toi de croire pourtant que Tarascon
n'ait rien fait pendant la guerre. Il s'est au con-
traire admirablement conduit, et sa résistance
héroïque , que je vais essayer de te raconter, aura
sa place dans l'histoire comme type de résistance
locale, symbole vivant de la défense du Midi.
LES ORPHEONS.
Je te dirai donc que, jusqu'à Sedan, nos braves
Tarasconnais s'étaient tenus chez eux bien
tranquilles. Pour ces fiers enfants des Alpilles,
ce n'était pas la patrie qui mourait là-haut;
c'étaient les soldats de l'empereur, c'était l'Em-
pire. Mais une fois le 4 septembre, la Répu-
blique, Attila campé sous Paris, alors, oui!
Tarascon se réveilla, et l'on vit ce que c'est
qu'une guerre nationale... Cela commença natu-
rellement par une manifestation d'orphéonistes.
Tu sais quelle rage de musique ils ont dans le
Midi. A Tarascon surtout, c'est du délire. Dans
les rues, quand vous passez , toutes les fenêtres
LA DEFENSE DE TARASCON. 77
chantent, tous les balcons vous secouent des
romances sur la tête.
N'importe la boutique où vous entrez, il y a
toujours au comptoir une guitare qui soupire,
et les garçons de pharmacie eux-mêmes vous
servent en fredonnant : « Le^B^ssignol — et le Luth
espagnol — Tralala — lalalala, » En dehors de
ces concerts privés, les Tarasconnais ont encore
la fanfare de la ville, la fanfare du collège et je
ne sais combien de sociétés d'orphéons.
C'est Torphéon de Saint-Christophe et son
admirable chœur à trois voix : « Sauvons la
France w^ qui donnèrent le branle au mouve-
ment national.
« Oui, oui, sauvons la France! » criait le bon
Tarascon en agitant des mouchoirs aux fenêtres, et
les hommes battaient des mains, et les femmes en-
voyaient des baisers à l'harmonieuse phalange qui
traversait le cours sur quatrer angs de profondeur,
bannière en tête et marquant fièrement le pas.
L'élan était donné. A partir de ce jour, la
ville changea d'aspect : plus de guitare^ plus de
barcaroUe. Partout le luth espagnol fit place à
la Marseillaise, et , deux fois par semaine , on
s'étouffait sur l'Esplanade pour entendre la fan-
fare du collège jouer le Chant du départ. Les
chaises coûtaient des prix fous!... Mais les
Tarasconnais ne s'en tinrent pas là.
78 LETTRES A UN ABSENT.
LES CAVALCADES.
Après la démonstration des orphéons, vinrent
les cavalcades historiques au bénéfice des bles-
sés. Rien de gracieux comme de voir, par un
dimanche de beau soleil, toute cette vaillante
jeunesse tarasconnaise, en bottes molles et col-
lants de couleur tendre, quêter de porte en
porte et caracoler sous les balcons avec de
grandes hallebardes et des filets à papillons;
mais le plus beau de tout , ce fut un carrousel
patriotique — François P"^ à la bataille de Pavie
— que ces messieurs du cercle donnèrent trois
jours de suite sur TEsplanade. Qui n'a pas vu
cela n'a jamais rien vu. Le théâtre de Marseille
avait prêté les costumes; Tor, la soie, le velours,
les étendards brodés, les écus d'armes, les
cimiers, les caparaçons, les rubans, les nœuds,
les boufFettes, les fers de lance, les cuirasses
faisaient flamber et papilloter l'Esplanade comme
un miroir aux alouettes. Par là-dessus, un grand
coup de mistral qui secouait toute cette lumière.
C'était quelque chose de magnifique. Malheu-
reusement, lorsque après une lutte acharnée,
François I*% — M. Bompard, le gérant du cer-
cle, — se voyait enveloppé par un gros de
reîtres , l'infortuné Bompard avait, pour rendre
LA DÉFENSE DE TARASCON. 79
son épée, un geste d'épaules si énigmatique,
qu'au lieu de a tout est perdu fors Thonneur »,
il avait plutôt Tair de dire : « Digo-li que vengue^
moun bon ! » mais les Tarasconnais n'y regar-
daient pas de si près, et des larmes patrioti-
ques étincelaient dans tous les yeux.
LA TROUEE.
Ces spectacles, ces chants, le soleil, le grand
air du Rhône, il n'en fallait pas plus pour mon-
ter les têtes. Les affiches de Gambetta mirent le
comble à l'exaltation. Sur l'Esplanade, les gens
ne s'abordaient plus que d'un air menaçant, les
dents serrées, mâchant leurs mots comme des
balles. Les conversations sentaient la poudre. Il
y avait du salpêtre dans l'air. C'est surtout au
café de la Comédie, le matin en déjeunant, qu'il
fallait les entendre, ces bouillants Tarasconnais :
« Ah çà ! qu'est-ce qu'ils font donc , les Pari-
siens avec leur tron de Dieu de général Trochu?
Ils n'en finissent pas de sortir... Coquin de bon
sort! Si c'était Tarascon!... Trrr!... Il y a long-
temps qu'on l'aurait faite, la trouée ! » Et
pendant que Paris s'étranglait avec son pain
d'avoine, ces messieurs vous avalaient de succu-
lentes bartavelles arrosées de bon vin des Papes,
et luisants, bien repus, de la sauce jusqu'aux
8o LETTRES A UN ABSENT.
oreilles, ils criaient comme des sourds en tapant
sur la table : « Mais faites-la donc , votre
trouée... » et qu'ils avaient, ma foi, bien raison!
LA DÉFENSE DU CERCLE.
Cependant l'invasion des barbares gagnait
au sud de jour en jour. Dijon rendu, Lyon
menacé, déjà les herbes parfumées de la vallée
du Rhône^ faisaient hennir d'envie les cavales des
uhlans. « Organisons notre défense ! » se dirent
les Tarasconnais , et tout le monde se mit à
l'œuvre. En un tour de main, la ville fut blindée,
barricadée, casematée. Chaque maison devint
une forteresse. Chez l'armurier Costecalde, il y
avait devant le magasin une tranchée d'au moins
deux mètres, avec un pont-levis, quelque chose
de charmant. Au cercle, les travaux de défense
étaient si considérables qu'on allait les voir par
curiosité. M. Bompard, le gérant, se tenait en
haut de l'escalier, le chassepot à la main, et
donnait des explications aux dames. « S'ils arri-
vent par ici, pan! pan!... Si au contraire ils
montent par là, pan! pan ! » Et puis, à tous les
coins de rues, des gens qui vous arrêtaient pour
vous dire d'un air mystérieux : « Le café de la
Comédie est imprenable, » ou bien encore :
LA DEFENSE DE TARASCON. 8i
(( On vient de torpiller TEsplanade!... » Il y
avait de quoi faire réfléchir les barbares.
LES FRANCS-TIREURS.
En même temps, des compagnies de francs-
tireurs s'organisaient avec frénésie. « Frères de
la mort^ Chacals du Narbonnais^ Espîngoliers
du 7(hône, » il y en avait de tous les noms, de
toutes les couleurs, comme des centaurées dans
un champ d'avoine ; et des panaches, des plumes
de coq, des chapeaux gigantesques, des ceintures
d'une largeur!... Pour se donner l'air plus ter-
rible , chaque franc-tireur laissait pousser sa
barbe et ses moustaches, si bien qu'à la prome-
nade le monde ne se connaissait plus. De loin
vous voyiez un brigand des Abruzzes qui venait
sur vous la moustache en croc, les yeux flam-
boyants, avec un tremblement de sabres, de
revolvers, de yatagans ; et puis quand on s'appro-
chait, c'était le receveur Pégoulade. D'autres
fois, vous rencontriez dans l'escalier Robinson
Crusoé lui-même avec son chapeau pointu, son
coutelas en dents de scie, un fusil sur chaque
épaule ; au bout du compte , c'était Tarmurier
Costecalde qui rentrait de dîner en ville. Le
diable, c'est qu'à force de se donner des allures
féroces, les Tarasconnais finirent par se terrifier
6
8a LETTRES A UN ABSENT.
les uns les autres, et bientôt personne n'osa plus
sortir.
LAPINS DE GARENNE ET LAPINS DE CHOUX.
Le décret de Bordeaux sur l'organisation des
gardes nationales mit fin à cette situation into-
lérable. Au souffle puissant des triumvirs, prrrt!
les plumes de coq s'envolèrent, et tous les francs-
tireurs de Taraseon — chacals, espingoliers et
autres — vinrent se fondre en un bataillon
d'honnêtes miliciens, sous les ordres du brave
général Bravida, ancien capitaine d'habillement.
Ici, nouvelles complications. Le décret de Bor-
deaux faisait, comme on sait, deux catégories
dans la garde nationale : les gardes nationaux
de marche et les gardes nationaux sédentaires;
lapins de garenne et lapins de choux, disait assez
drôlement le receveur Pégoulade. Au début de
la formation , les gardes nationaux de garenne
avaient naturellement le beau rôle. Tous les
matins, le brave général Bravida les menait sur
l'Esplanade faire l'exercice à feu, l'école de
tirailleurs. — Couchez-vous ! levez-vous ! et ce
qui s'ensuit. Ces petites guerres attiraient tou-
jours beaucoup de monde. Les dames de Taras-
eon n'en manquaient pas une, et même les
LA DÉFENSE DE TARASCON. 8j
dames de Beaucaire passaient quelquefois le
pont pour venir admirer nos lapins. Pendant ce
temps , les pauvres gardes nationaux de choux
faisaient modestement le service de la ville et
montaient la garde devant le musée, où il n'y
avait rien à garder qu'un gros lézard empaillé
avec de la mousse et deux fauconneaux du temps
du bon roi René. Pensez que les dames de Beau-
caire ne passaient pas le pont pour si peu...
Pourtant, après trois mois d'exercice à feu, lors-
qu'on s'aperçut que les gardes nationaux de
garenne ne bougeaient toujours pas de l'Espla-
nade, l'enthousiasme commença à se refroidir.
Le brave général Bravida avait beau crier à
ses lapins : a Couchez-vous ! levez-vous ! » per-
sonne ne les regardait plus. Bientôt ces petites
guerres furent la fable de la ville. Dieu sait
cependant que ce n'était pas leur faute à ces mal-
heureux lapins si on ne les faisait pas partir.
Ils en étaient assez furieux. Un jour même ils
refusèrent de faire l'exercice.
« Plus de parade! crient-ils en leur zèle
patriotique ; nous sommes de marche ; qu'on nous
fasse marcher !
— Vous marcherez, ou j'y perdrai mon nom ! »
leur dit le brave général Bravida ; et tout bouf-
fant de colère, il alla demander des explications
à la mairie.
84 LETTRES A UN ABSENT.
La mairie répondit qu'elle n'avait pas d'or-
dres et que cela regardait la préfecture.
« Va pour la préfecture! fit Bravida; » et le
voilà parti sur l'express de Marseille à la
recherche du préfet, ce qui n'était pas une petite
affaire , attendu qu'à Marseille il y avait tou-
jours cinq ou six préfets en permanence, et
personne pour vous dire lequel était le bon. Par
une fortune singulière, Bravida lui mit la main
dessus tout de suite, et c'est en plein conseil de
préfecture que le brave général porta la parole
au nom de ses hommes, avec l'autorité d'un
ancien capitaine d'habillement.
Dès les premiers mots, le préfet l'interrompit :
(( Pardon, général... Comment se fait-il qu'à
vous vos soldats vous demandent de partir, et
qu'à moi ils me demandent de rester?... Lisez
plutôt. »
Et, le sourire aux lèvres, il lui tendit une péti-
tion larmoyante, que deux lapins de garenne
— les deux plus enragés pour marcher —
venaient d'adresser à la préfecture avec apos-
tilles du médecin , du curé , du notaire , et dans
laquelle ils demandaient à passer aux lapins
de choux pour cause d'infirmités.
« J'en ai plus de trois cents comme cela,
ajouta le préfet toujours en souriant. Vous com-
prenez maintenant, général , pourquoi nous ne
LA DÉFENSE DE TARASCON. 85
sommes pas pressés de faire marcher vos hommes.
On en a malheureusement trop fait partir de
ceux qui voulaient rester. Il n^en faut plus...
Sur ce , Dieu sauve la République , et bien le
bonjour à vos lapins. »
LE PUNCH d'adieu.
Pas besoin de dire si le général était penaud
en retournant à Tarascon. Mais voici bien une
autre histoire. Est-ce qu'en son absence les
Tarasconnais ne s'étaient pas avisés d'organiser un
punch d'adieu par souscription pour les lapins
qui allaient partir ! Le brave général Bravida
eut beau dire que ce n'était pas la peine , que
personne ne partirait; le punch était souscrit,
commandé; il ne restait plus qu'à le boire, et
c'est ce qu'on fit... Donc, un dimanche soir,
cette touchante cérémonie du punch d'adieu eut
lieu dans les salons de la mairie, et, jusqu'au
petit jour blanc, les toasts, les vivats, les dis-
cours, les chants patriotiques, firent trembler les
vitres municipales. Chacun, bien entendu, savait
à quoi s'en tenir sur ce punch d'adieu ; les gardes
nationaux de choux qui le payaient avaient
la ferme conviction que leurs camarades ne par-
tiraient pas, et ceux de garenne qui le buvaient
avaient aussi cette conviction, et le vénérable
8(5 LETTRES A UN ABSENT.
adjoint, qui vint d'une voix émue jurer à tous
ces braves qu'il était prêt à marcher à leur tête,
savait mieux que personne qu'on ne marcherait
pas du tout ; mais c'est égal ! Ces méridionaux
sont si extraordinaires, qu'à la fin du punch
d'adieu tout le monde pleurait, tout le monde
s'embrassait, et, ce qu'il y a de plus fort, tout
le monde était sincère, même le général !...
A Tarascon, comme dans tout le midi de la
France, j'ai souvent observé cet effet de mirage ! . . .
X;
NOS PENDULES.
DE BOUGIVAL A MUNICH.
'ÉTAIT une pendule du second Em-
pire, une de ces pendules en onyx
algérien, ornées de dessins Campana,
qu'on achète boulevard des Italiens avec leur
clef dorée pendue en sautoir au bout d'un
ruban rose. Tout ce qu'il y a de plus mignon,
de plus moderne, de plus article de Paris. Une
vraie pendule des Bouffes, sonnant d'un joli
timbre clair, mais sans un grain de bon sens,
pleine de lubies, de caprices, marquant les heures
à la diable, passant les demies, n'ayant jamais
su bien dire que l'heure de la Bourse à Monsieur
et l'heure du berger à Madame. Quand la guerre
éclata, elle était en villégiature à Bougival,
88 LETTRES A UN ABSENT.
faite exprès pour ces palais d'été si fragiles, ces
jolies cages à mouches en papier découpé, ces
mobiliers d'une saison, guipure et mousseline
flottant sur des transparents de soie claire. A
l'arrivée des Bavarois, elle fut une des premières
enlevées ; et, ma foi ! il faut avouer que ces gens
d'outre-Rhin sont des emballeurs bien habiles,
car cette pendule-joujou, guère plus grosse qu'un
œuf de tourterelle, put faire au milieu des
canons Kriipp et des fourgons chargés de mitraille
le voyage de Bougivàl à Munich, arriver sans
une fêlure, et se montrer dès le lendemain,
Odeon-platz, à la devanture d'Augustus Cahn,
le marchand de curiosités, fraîche, coquette,
ayant toujours ses deux fines aiguilles, noires et
recourbées comme des cils, et sa petite clef en
sautoir au bout d'un ruban neuf.
l'illustre DOCTEUR-PROFESSEUR OTTO
DE SCHWANTHALER.
Ce fut un événement dans Munich. On n'y
avait pas encore vu de pendule de Bougivàl, et
chacun venait regarder celle-là aussi curieuse-
ment que les coquilles japonaises du musée de
Siebold. Devant le magasin d'Augustus Cahn,
trois rangs de grosses pipes fumaient du matin
au soir, et le bon populaire de Munich se
NOS PENDULES. 89
demandait avec des yeux ronds et des « Mein Gott »
de stupéfaction à quoi pouvait servir cette singu-
lière petite machine. Les journaux illustrés don-
nèrent sa reproduction. Ses photographies s'éta-
lèrent dans toutes les vitrines; et c'est en son
honneur que Fillustre docteur-professieur Otto
de Schwanthaler composa son fameux « Paradoxe
sur les pendules m^ étude philosophico-humoris-
tique en six cents pages où il est traité de l'in-
fluence des pendules sur la vie des peuples, et
logiquement démontré qu'une nation assez folle
pour régler l'emploi de son temps sur des chro-
nomètres aussi détraqués que cette petite pendule
de Bougival devait s'attendre à toutes les catas-
trophes, ainsi qu'un navire qui s'en irait en mer
avec une boussole désorientée. (La phrase est un
peu longue, mais je la traduis textuellement.)
Les Allemands ne faisant rien à la légère,
Fillustre docteur-professeur voulut, avant d'écrire
son Paradoxe, avoir le sujet sous les yeux pour
l'étudier à fond, l'analyser minutieusement
comme un entomologiste; il acheta donc la pen-
dule, et c'est ainsi qu'elle passa de la devanture
d'Augustus Cahn dans le salon de l'illustre doc-
teur-professeur Otto de Schwanthaler, conserva-
teur de la Pinacothèque, membre de l'Académie
des sciences et beaux-arts, en son domicile privé,
Ludwigstrasse, 24.
90 LETTRES A UN ABSENT.
LE SALON DES SCH WANTHALER.
Ce qui frappait d'abord en entrant dans le
salon des Schwanthaler , académique et solennel
comme Une salle de conférences, c'était une
grande pendule à sujet en marbre sévère, avec
une Polymnie de bronze et des rouages très-
compliqués. Le cadran principal -s'entourait de
cadrans plus petits, et l'on avait là les heures,
les minutes, les saisons, les équinoxes, tout, jus-
qu'aux transformations de la lune dans un nuage
bleu clair au milieu du socle. Le bruit de cette
puissante machine remplissait toute la maison.
Du bas de l'escalier, on entendait le lourd balan-
cier s'en allant d'un mouvement grave, accentué,
qui semblait couper et mesurer la vie en petits
morceaux tout pareils : sous ce tic-tac sonore
couraient les trépidations de l'aiguille se déme-
nant dans le cadre des secondes avec la fièvre
laborieuse d'une araignée qui connaît le prix du
temps.
Puis l'heure sonnait, sinistre et lente comme
une horloge de collège, et chaque fois que l'heure
sonnait, il se passait quelque chose dans la
maison des Schwanthaler. C'était M. de Schwan-
thaler qui s'en allait à la Pinacothèque chargé
de paperasses, ou la haute dame de Schwanthaler
NOS PENDULES. 91
revenant du sermon avec ses trois demoiselles,
trois longues filles enguirlandées qui avaient
Tair de perches à houblon; ou bien les leçons
de cithare, de danse, de gymnastique, les clave-
cins qu'on ouvrait, les métiers à broderies, les
pupitres à musique d'ensemble qu'on roulait au
milieu du salon, tout cela si bien réglé, si com-
passé, si méthodique, que d'entendre tous ces
Schwanthaler se mettre en branle au premier
coup du timbre, entrer, sortir par les portes
ouvertes à deux battants, on songeait au défilé
des apôtres dans Thorloge de Strasbourg; et Ton
s'attendait toujours à voir sur le dernier coup la
famille Schwanthaler rentrer et disparaître dans
sa pendule.
SINGULIERE INFLUENCE DE LA PENDULE
DE BOUGIVAL
SUR UNE HONNÊTE FAMILLE DE MUNICH.
C'est à côté de ce monument qu'on avait mis
la pendule de Bougival, et tu vois d'ici l'effet de
sa petite mine chiffonnée. Voilà qu'un soir les
dames de Schwanthaler étaient en train de bro-
der dans le grand salon, et l'illustre docteur-
professeur lisait à quelques collègues de l'Aca-
démie des sciences les premières pages du Para-
doxe^ s'interrompant de temps en temps pour
9» LETTRES A UN ABSENT.
prendre la petite pendule et faire pour ainsi dire
des démonstrations au tableau... Tout à coup,
Eva de Schwanthaler, poussée par je ne sais
quelle curiosité maudite, dit à son père en rou-
gissant :
« O papa, faites-la sonner. »
Le docteur dénoua la clef, donna deux tours,
et aussitôt on entendit un petit timbre de cristal
si clair, si vif, qu'un frémissement de gaîté
réveilla la grave assemblée. Il y eut des rayons
dans tous les yeux :
« Que c'est joli! que c'est joli! » disaient les
demoiselles de Schwanthaler, avec un petit air
animé et des frétillements de nattes qu'on ne
leur connaissait pas.
Alors M. de Schwanthaler, d'une voix triom-
phante :
« Regardez-la, cette folle de française! elle
sonne huit heures, et elle en marque trois ! »
Cela fit beaucoup rire tout le monde, et, mal-
gré l'heure avancée, ces messieurs se lancèrent à
corps perdu dans des théories philosophiques et
des considérations interminables sur la légèreté
du peuple français. Personne ne pensait plus à
s'en aller. On n'entendit même pas sonner au
cadran de Polymnie, ce terrible coup de dix
heures, qui dispersait d'ordinaire toute la société.
La grande pendule n'y comprenait rien. Elle
NOS PENDULES. 93
n'avait jamais tant vu de gaîté dans la maison
Schwanthaler, ni du monde au salon si tard. Le
diable c'est que lorsque les demoiselles de Schwan-
thaler furent rentrées dans leur chambre, elles
se sentirent Testomac creusé par la veille et le
rire, comme des envies de souper; et la senti-
mentale Minna, elle-même, disait en s'étirant
les bras :
« Ah ! je mangerais bien une patte de
homard. »
M
DE LA GAITÉ, MES ENFANTS, DE LA GAITE !
Une fois remontée, la pendule de Bougival
reprit sa vie déréglée, ses habitudes de dissipa-
tion. On avait commencé par rire de ses lubies;
mais peu à peu, à force d'entendre ce joli timbre
qui sonnait à tort et à travers, la grave maison
des Schwanthaler perdit le respect du temps et
prit les jours avec une aimable insouciance. On
ne songea plus qu'à s'amuser; la vie paraissait si
courte, maintenant que toutes les heures étaient
confondues ! Ce fut un bouleversement général.
Plus de sermon, plus d'études! un besoin de
bruit, d'agitation. Mendelssohn et Schumann
semblèrent trop monotones ; on les remplaça par
la Grande Duchesse^ le Petit Faust^ et ces
94 LETTRES A UN ABSENT.
demoiselles tapaient, sautaient, et l'illustre doc-
teur-professeur, pris lui aussi d'une sorte de
vertige, ne se lassait pas de dire : « De la
gaité, mes enfants, de la gaîté!... » Quant à
la grande horloge, il n'en fiit plus question. Ces
demoiselles avaient arrêté le balancier, prétex-
tant qu'il les empêchait de dormir, et la maison
s'en alla toute au caprice du cadran désheuré.
C'est alors que parut le fameux Taradoxe sur
les pendules. A cette occasion, les Schwantha-
1er donnèrent une grande soirée, non plus une
de leurs soirées académiques d'autrefois, sobres
de lumières et de bruit, mais un magnifique
bal travesti, où M"® de Schwanthaler et ses
filles parurent en canotières de Bougival, les
bras nus, la jupe [courte, et le petit chapeau
plat à rubans éclatants : toute la ville en parla,
mais ce n'était que le commencement. La comé-
die, les tableaux vivants, les soupers, le bacca-
rat, voilà ce que Munich scandalisé vit défiler
tout un hiver dans le salon de l'académicien.
— (( De la gaîté, mes enfants, de la gaîté!... »
répétait le pauvre bonhomme de plus en plus
affolé, et tout ce monde-là était très-gai en effet.
M*"® de Schwanthaler, mise en goût par ses suc-
cès de canotière, passait sa vie sur l'Isar en
costumes extravagants. Ces demoiselles, restées
seules au logis, prenaient des leçons de français
NOS PENDULES. 9S
avec des officiers de hussards prisonniers dans
la ville; et la petite pendule, qui avait toutes
raisons de se croire encore à Bougival, jetait les
heures à la volée, en sonnant toujours huit
quand elle en marquait trois... Puis, un matin,
ce tourbillon de gaîté folle emporta la famille
Schwanthaler en Amérique, et les plus beaux
Titien de la Pinacothèque suivirent dans sa
fuite leur illustre conservateur.
CONCLUSION.
Après le départ des Schwanthaler, il y eut
dans Munich comme une épidémie de scan-
dales. On vit successivement une chanoinesse
enlever un baryton, le doyen de l'Institut épou-
ser une danseuse, un conseiller aulique faire
sauter la coupe, le couvent des dames nobles
fermé pour tapage nocturne...
O malice des choses! Il semblait que cette
petite pendule était fée, et qu'elle avait pris à
tâche d'ensorceler toute la Bavière. Partout oii
elle passait, partout où sonnait son joli timbre
à révent, il affolait, détraquait les cervelles.
Un jour, d'étape en étape, elle arriva jusqu'à
la résidence ; et depuis lors, sais-tu quelle par-
tition le roi Louis, ce wagnérien enragé, a tou-
jours ouverte sur son piano?...
9<S LETTRES A UN ABSENT.
— '■ Les Maîtres chanteurs ? ■
— Non!... Le Phoque à ventre blanc!!
Ça leur apprendra à se servir de nos pen-
dules.
XI.
LE PRUSSIEN DE BELISAIRE.
oici quelque chose que j'ai entendu
raconter, cette semaine, dans un caba-
ret de Montmartre. Il me faudrait,
pour bien te dire cela, le vocabulaire faubourien
de maître Bélisaire, son grand tablier de menui-
sier, et deux ou trois coups de ce joli vin blanc
de Montmartre, capable de donner Taccent de
Paris, même à un Marseillais. Je serais sûr
alors de te faire passer dans les veines le frisson
que j'ai eu en écoutant Bélisaire raconter, sur
une table de compagnons, cette lugubre et véri-
dique histoire :
« C'était le lendemain de l'amnistie
(Bélisaire voulait dire de l'armistice ). Ma
femme nous avait envoyés nous deux l'enfant
faire un tour du côté de Villeneuve-la-Garenne,
rapport à une petite baraque que nous avions
100 LETTRES A UN ABSENT.
me sauta à la figure... J'agrippe le valet de
rétabli et je cogne... Vous savez, compagnons,
si Bélisaire a le poignet solide à l'ordinaire;
mais il paraît que ce jour-là j'avais le tonnerre
de Dieu au bout de mon bras... Au premier
coup, mon Prussien fait bonhomme et s'étale de
tout son long. Je ne le croyais qu'étourdi. Ah!
ben, oui... Nettoyé, mes enfants, tout ce qu'il y
a de mieux comme nettoyage. Débarbouillé à la
potasse, quoi !..•
« Moi qui n'avais jamais rien tué dans ma vie,
pas même une alouette, ça me fit tout de même
drôle de voir ce grand corps devant moi... Un
joli blond, ma foi, avec une petite barbe follette
qui frisait comme des copeaux de frêne. J'en
avais les jambes qui me tremblaient en le regar-
dant. Pendant ce temps-là, le gamin s'ennuyait
là-haut, et je l'entendais crier de toutes ses
forces : « Papa, papa. »
« Des Prussiens passaient sur la route. On
voyait leurs sabres et leurs grandes jambes par
le soupirail du sous-sol. Cette idée me vint tout
d'un coup. « S'ils entrent, l'enfant est perdu...
« ils vont tout massacrer. » Ce fut fini, je ne
tremblai plus. Vite, vite, je fourrai le Prussien
sous l'établi. Je lui mis dessus tout ce que je pus
ramasser de planches, de copeaux, de sciure, et
je remontai chercher le petit.
LE PRUSSIEN DE BELISAIRE. loi
« — Arrive...
« : — Qu'est-ce qu'il y a donc, papa? Comme
« tu es pâle ! . . .
« — Marche, marche. » Et je vous réponds
que les Cosaques pouvaient me bousculer, me
regarder de travers : je ne réclamais pas. Il me
semblait toujours qu'on courait, qu'on criait
derrière nous. Une fois j'entendis un cheval
nous arriver dessus à la grande volée; je crus
que j'allais tomber, du saisissement. Pourtant,
après les ponts, je commençai à me reconnaître.
Saint-Denis était plein de monde. Il n'y avait
pas de risque qu'on nous repêche dans le tas.
Alors seulement je pensai à notre pauvre baraque.
Les Prussiens, pour se venger, étaient dans le
cas d'y mettre le feu, quand ils retrouveraient
leur camarade; sans compter que mon voisin
Jacquot, le garde-pêche, était seul de Français
dans le pays et que ça pouvait lui faire arriver
de la peine, ce^ soldat tué près de chez lui.
Vraiment ce n'était guère crâne de se sauver de
cette façon-là .
(( J'aurais dû m'arranger au moins pour le
faire disparaître... A mesure que nous arrivions
vers Paris, cette idée me tracassait davantage. Il
n'y a pas ; ça me gênait de laisser ce Prussien
dans ma cave. Aussi, aux remparts, je n'y tins
plus :
loa LETTRES A UN ABSENT.
« — Va devant, que je dis au mioche. J'ai
(( encore une prarique à voir à Saint-Denis. »
« Là-dessus je l'embrasse et je m'en retourne.
Le cœur me battait bien un peu; mais c'est égal,
je me sentais tout à l'aise de n'avoir plus reniant
avec moi.
(( Quand je rentrai dans Villeneuve, il com-
mençait à faire nuit. J'ouvrais Toeil, vous pen-
sez, et je n'avançais qu'une patte après Tautre.
Pourtant le pays avait l'air assez tranquille. Je
voyais la baraque toujours à sa place, là-bas,
dans le brouillard. Au bord du quai, une longue
palissade noire; c'étaient les Prussiens qiiî fai-
saient l'appel. Bonne occasion pour trouver la
maison vidé. En filant le long des clôtures,
j'aperçus le père Jacquot dans sa cour en train
d'étendre ses éperviers. Décidément on ne savait
rien encore... J'entre chez nous. Je descends, je
tâte. Le Prussien était toujours sous ses copeaux;
il y avait même deux gros rats en train dé lui
travailler son casque, et ça me fit unefière sou-
leur de sentir cette mentonnière remuer. Un
moment je crus que le mort allait revenir...
mais non ! sa tête était lourde , froide. Je
m'accouvai dans un coin, et j'attendis; j'avais
mon idée de le jeter à la Seine, quand les autres
seraient couchés...
(( Je ne sais pas si c'est le voisinage du mort,
LE PRUSSIEN DE BÉLISAIRE. idj
mais elle m'a paru joliment triste ce soir-là, la
retraite des Prussiens. De grands coups de trom-
pette qui sonnaient trois par trois : Ta! ta! ta!
Une vraie musique de crapaud. Ce n'est pas sur
cet air-là que nos petits lignards voudraient se
coucher, eux... Pendant cinq minutes, j'entendis
traîner des sabres, taper des portes; puis des
soldats entrèrent dans la cour, et ils se mirent à
appeler :
(( Hofmann! Hofmann! »
u Le pauvre Hofmann se tenait sous sescopeaux,
«en tranquille... Mais c'est moi qui me faisais
ix!... A chaque instant je mV ' *" ^ les
întrer dans le sous-sol. X le
^1? me
dire HSMBHHHPP .x ré^^" mon
(( petit père... tu devras u^ vierge à
« saint Jean-Baptiste f^ ... »
« Tout de mê ra rt us eurent assez
appelé Hofijm^BHi ^ataires se décidèrent à
rentreg^nHRns leurs grosses bottes dans l'es-
cali^HPR^out d'un moment, toute la baraque
ronfrat comme une horloge de campagne. Je
n'attendais que ça pour sortir...
« La berge était déserte, toutes les. maisons
éteintes. Bonne affaire! Je redescends vivement.
Je tire mon Hofmann de dessous l'établi, je le
mets debout, et hisse sur mon dos, comme un
IC+ LETTRES A UN ABSENT.
crochet de commissionnaire... C'est qu'il était
lourd, le brigand!... Avec ça la peur, rien dans
le battant depuis le matin... Je croyais que je
n'aurais jamais la force d'arriver. Puis, voilà
qu'au milieu du quai je sens quelqu'un qui
marche derrière moi. Je me retourne. Personne...
C'était la lune qui se levait... Je me dis : « Gare,
« tout à l'heure... les factionnaires vont tirer. »
« Pour comble d'agrément, la Seine était
basse. Si je l'avais jeté là sur le bord, il y serait
resté comme dans une cuvette. . . J'entre, j'avance.,
toujours pas d'eau... Je n'en pouvaisplus : j'avais
les articulations grippées... Finalement, quand
je me crois assez avant, je lâche mon bonhomme...
Va te promener, le voilà qui s'envase. Plus
moyen de le faire bouger. Je pousse, je pousse... '
hue donc!... Par bonheur il arrive un coup de
vent d'est. La Seine se soulève, et je sens le ma-
chabée qui démarre tout doucement. Bon voyage!
j'avale une potée d'eau, et je remonte vite sur la
berge.
(( Quand je repassai le pont de Villeneuve,
on voyait quelque chose de noir au milieu de la
Seine. De loin, ça avait l'air d'un bachot. C'éta;it
mon Prussien qui descendait du coté d'Argen-
teuil, en suivant le fil de Teau... »
XII.
LE SIEGE DE BERLIN.
ous remontions l'avenue des Champs-
Elysées avec ton ami le docteur V...,
demandant aux murs troués d'obus,
aux trottoirs défoncés par la mitraille, l'histoire
du Paris de ces derniers mois, lorsqu'un peu
avant d'arriver au rond-point de l'Étoile, le
docteur s'arrêta, et me montrant une de ces
grandes maisons de coin si pompeusement grou-
pées autour de l'Arc de triomphe :
« Voyez-vous, me dit-il, ces quatre fenêtres
fermées là-haut sur ce balcon? Dans les pre-
miers jours du mois d'août, ce terrible mois
d'aoi\t de Tan dernier , si lourd d'orages et de
désastres, je fus appelé là pour un cas d'apo-
plexie foudroyante. C'était chez le colonel Jouve,
un cuirassier du premier Empire, vieil entêté de
gloire et de bonapartisme, qui dcis le début de
io6 LETTRES A UN ABSENT.
la guerre était venu se loger aux Champs-Ely-
sées, dans un appartement à balcon... Devinez
pourquoi? Pour assister à la rentrée triomphale
de nos troupes... Pauvre vieux! La nouvelle de
Wissembourg lui arriva comme il sortait de
table. En lisant le nom de Napoléon au bas de
ce bulletin de défaite, il était tombé foudroyé.
« Je trouvai l'ancien cuirassier étendu de tout
son long sur le tapis de sa chambre, la face san-
glante et inerte comme s'il avait reçu un coup
de massue sur la tête. Debout , il devait être
très-grand ; couché, il avait Tair immense. De
be^ux traits, des dents superbes, une toison de
cheveux blancs tout frisés, quatre-vingts ans qui
en paraissaient soixante... Près de lui sa petite-
fille à genoux et toute en larmes. Elle lui. res-
semblait. A les voir l'un à côté de l'autre, on
eût dit deux belles médailles grecques frappées à
la même empreinte, seulement l'une antique,
terreuse, un peu effacée sur les contours, l'autre
resplendissante et nette , dans tout l'éclat et le
velouté de l'empreinte nouvelle.
(( La doulçur de cette enfant me toucha. Fille
et petite-fille de soldat, elle avait son père à
l'état-major de Mac-Mahon, et l'image de ce
grand vieillard étendu devant elle évoquait dans
son esprit une autre image non moins terrible.
Je la rassurai de mon mieux; mais,-au fond, je
LE SIEGE DE BERLIN. 107
gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une
belle et bonne hémiplégie, et, à quatre-vingts
ans, on n'en revient guère. Pendant trois jours,
en efFet, le malade resta dans le même état d'im-
mobilité et de stupeur... Sur ces entrefaites, la
nouvelle de ReischofFen arriva à Paris. Vous
vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au
soir, nous crûmes tous à une grande victoire,
vingt mille Prussiens tués, le prince royal pri-
sonnier... Je ne sais par quel miracle, quel cou-
rant magnétique, un écho de cette joie nationale
alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque
dans les limbes de sa paralysie ; toujours est-il
que ce soir-là, en m'approchant de son lit, je
ne trouvai plus le même homme. L'œil était
presque clair, la langue moins lourde. Il eut la
force de me sourire et bégaya deux fois :
« Vie... toi... re!... — Oui, colonel, grande vic-
« toire!... » Et à mesure que je lui donnais des
détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je
voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer...
.« Quand je sortis, la jeune fille m-attendait,
pâle et debout devant la porte. -Elle sanglotait.
(( Mais il est sauvé! » lui dis-je en lui pre-
nant les mains.
« La malheureuse enfant eut à peine le courage
de me répondre. On venait d'afficher le vrai
ReischofFen, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée
lOîJ LETTRES A UN ABSENT.
écrasée.,. Nous nous regardâmes consternés.
Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je
tremblais en pensant au vieux. Bien sur, il ne
résisterait pas à cette nouvelle secousse... Et
cependant comment faire?... Lui laisser sa joie,
les illusions qui l'avaient fait revivre!... Mais
alors il fallait mentir...
« Eh bien, je mentirai! » me dit l'héroïque
rille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayon-
nante, elle rentra dans la chambre de son
grand-père.
« C'était une rude tâche qu'elle avait prise là.
Les premiers jours on s'en tira encore. Le bon-
homme avait la tête faible et se laissait tromper
comme un enfant. Mais avec la santé ses idées
se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant
du mouvement des armées, lui rédiger des bul-
letins militaires. Il y avait pitié vraiment à voir
cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa
carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux,
s'efForçant de combiner toute une campagne
glorieuse; Bazaine sur Berlin, Frossart en
Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique..Pour tout
cela elle me demandait conseil, et je l'aidais
autant que je pouvais; mais c'est le grand-père
surtout qui nous servait dans cette invasion ima-
ginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois
sous le premier Empire! Il savait tous les coups
LE SIEGE DE BERLIN. 107
d'avance : « Maintenant voila où ils vont aller...
« Voilà ce qu'on va faire... » et ses prévisions se
réalisaient toujours, ce qui né manquait pas de
le rendre très-fier. Malheureusement nous avions
beau prendre des villes, gagner des batailles,
nous n'allions jamais assez vite pour lui. Il était
insatiable, ce vieux!... Chaque jour, eh arri-
vant, j'apprenais un nouveau fait d'armes : « Doc-
« teur, nous avons pris Mayence. » me disait
la jeune fille en venant au-devant de moi avec
un sourire navré, et j'entendais à travers la
porte une voix joyeuse qui me criait : « Ça mar-
ie che! ça marche!... Dans huit jours nous entre-
ce rons à Berlin. » A ce moment-là, les Prussiens
n'étaient plus qu'à huit jours de Paris... Nous
nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas
mieux le transporter en province; mais, sitôt
dehors, l'état de la France lui aurait tout appris,
et je le trouvais encore trop faible, trop
engourdi de sa grande secousse pour lui laisser
connaître la vérité. On se décida donc à rester.
(( Le premier jour de l'investisseinent, je mon-
tai chez eux — je me souviens — très-ému, avec
cette angoisse au cœur que nous donnaient à
tous les portes de Paris fermées, la bataille sous
lès murs, nos banlieues devenues frontières. Je
trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant
et fier :
no LETTRES A UN' ABSENT.
« Eh bien , me dit-il , le voila donc commencé
(( ce si^e! »
(( Je le regardai stupéfait :
(( Comment, colonel, vous savez?... »
(( Sa petite-fille se tourna vers moi :
« Eh ! oui, docteur... Cestlagrandenouvelle...
« Le^iége de Berlin est commencé. »
•(( Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un
petit air si posé, si tranquille... Comment se
serait-il douté de quelque chose? Le canon des
forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheu-
reux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait
pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était
un pan de TArc de triomphe, et, dans sa
chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du
premier Çmpire bien fait pour entretenir ses
illusions. Des portraits de maréchaux, des gra-
vures de batailles, le roi de Rome en robe de
baby; puis de grandes consoles toutes raides,
ornées de cuivres à trophées , chargées de reli-
ques impériales, des médailles, des bronzes, un
rocher de Saint-Hélène sous globe, des miniatures
représentant la même dame frisottée, en tenue de
bal, en robe jaune, des manches à gigots et des
yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de
Rome, les maréchaux, les dames jaunes, av«c la
taille montante, la ceinture haute, cette raideur
engonsée qui était la grâce de 1 806. . . Brarve colo-
LE SIEGE DE BERLIN. ii-i
nel! c'est cette atmosphère de victoires et con-
quêtes, encore plus que tout ce que nous pou-
vions lui dire, qui le faisait croire si naïvement
au siège de Berlin.
« A partir de ce jour, nos opérations militaires
se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin,
ce n'était plus qu'une affaire de patience, De
temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop,
on lui lisait une lettre de son fils, lettre imagi-
naire bien entendu, puisque rien n'entrait plus
dans Paris, et que, depuis Sedan, l'aide de camp
de Mac-Mahon avait été dirigé sur une forte.-
resse d'Allemagne. Vous figurez- vous le déses-
poir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son
père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade
peut-être, et obligée de le faire parler dans
des lettres joyeuses, un peu courtes, comme
pouvait en écrire un soldat en campagne, allant
toujours en avant dans le pays conquis. Quel-
quefois la force lui manquait; on restait des
semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquié-
tait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre
d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaîment
près de son lit, en retenant ses larmes. Le colo-
nel écoutait religieusement, souriait d'un air
entendu, approuvait, critiquait,, nous expliquait
les passages un peu troubles. Mais où il était
beau surtout, c'est dans les réponses qu'il:envoyait
lia LETTRES A UN ABSENT.
à son fils : « N'oublie jamais que tu es Français,
(( lui disait-il... Sois généreux pour ces pauvres
« gens. Ne leur fais pas l'invasion trop lourde... »
Et c'étaient des recommandations à n'en plus
finir, d'adorables prêchi-prêcha sur le respect
des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames,
un vrai code d'honneur militaire à l'usage des
conquérants. Il y mêlait aussi quelques considé-
rations générales sur la politique, les conditions
de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, Je
dois le dire, il n'était pas exigeant : — « L'in-
« demnité de guerre, et rien de plus. . . A quoi bon
(( leur prendre des provinces?. . . Est-ce qu'on peut
« faire de la France avec de l'Allemagne?... » Il
dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant
de candeur dans ses paroles, une si belle foi
patriotique, qu'il était impossible de ne pas être
ému en l'écoutant.
« Pendant ce temps-là , le siège avançait tou-
jours; pas celui de Berlin, hélas!... C'était le
moment du grand froid, du bombardement, des
épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos
soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui
se multipliait autour de lui, la sérénité du vieil-
lard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au
bout je pus lui avoir du pain blanc, de la viande
fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple;
et vous ne pouvez rien imaginer déplus touchant
LE SIÈGE DE BERLIN. iij
que ces déjeuners de grand-père, si innocem-
ment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et
riant, la serviette au menton, près de lui sa
petitè-fille, un peu pâlie par les privations, gui-
dant ses mains, le faisant boire, Taidant à man-
ger toutes ces bonnes choses défendues. Alors
animé par le repas, dans le bien-être de sa
chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette
neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, Tancien
cuirassier se rappelait ses campagnes dans le
Nord, et nous racontait pour la centième fois
cette sinistre retraite de Russie où Ton n'avait
à manger que du biscuit gelé et de la viande de
cheval. — « Comprends-tu cela, petite? nous
« mangions du cheval ! » Je crois bien qu'elle le
comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait
pas autre chose... De jour en jour cependant, à
mesure que la convalescence approchait, notre
tâche autour du malade devenait plus difficile.
Cet engourdfssement de tous ses sens, de tous
ses membres, qui nous avait si bien servis jus-
qu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois
fois déjà, les terribles bordées de la porte Mail-
lot Tavaient fait bondir, l'oreille dressée comme
un chien de chasse; on fut obligé d'inventer
une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et
des salves tirées en cet honneur aux Invalides.
Un autre jour qu'on avait poussé son lit p/ès de
8
11^ LETTI^ES A UN ABSENT,
la fenêtre — c'était, je crois, le jeudi de Buzen-
val — il vit très-bien des g3.rdes nationaux qui
se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée •
« Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-1^? »
demanda le bonhomme, et nous l'entendions
grommeler entre ses dents : a Mauvaise tenue !
« mauvaise tenue ! w II n'en fut pas autre chose ;
mais nous comprîmes que dorénavant il fallait
prendre de grandes précautions. Malheureuse-
ment on n'en prit pas assez,
<( Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vînt à moi
toute troublée : — « C'est demain qu'ils entrent, »
me dit-elle. La chambre du grand-père était-elle
ouverte? Le fait est que depuis, en y songeant,
je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une
physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il
nous avait entendus. Seulement, nous parlions
des Prussiens, nous; et le bonhomme pensait
aux Français, à cette entrée triomphale qu'il
attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon
descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fan-
fares, son fils à côté du maréchal, et lui, le
vieux, sur son balcon, en grande tenue comme
à Lutzen , saluant les drapeaux troués et les
aigles noires de poudre... Pauvre père Jouve! Il
s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'em-
pêcher d'assister à ce défilé de nos troupes, pour
lui éviter une trop grande émotion. Aussi se
LE SIEGE DE BERLIN. 115
garda-t-il bien de parler à personne ; mais le
lendemain, à l'heure même où les bataillons
prussiens s'engageaient timidement sur la longue
voie qui mène de la porte Maillot aux Tuile-
ries, la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement,
et le colonel parut sur le balcon avec son casque,
sa grande latte , toute sa vieille défroque glo-
rieuse d'ancien cuirassier de Millaud. Je me
demande encore quel effort de volonté, quel sur-
saut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harna-
ché. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là,
debout derrière la rampe , s'étonnant de trouver
les avenues si larges, si muettes, les persiennes
des maisons fermées, Paris sinistre comme un
grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si
singuliers, tout blancs avec des croix rouges, et
personne pour aller au-devant de nos soldats.
Un moment il put croire qu'il s'était trompé.,.
Mais non! là-bas, derrière l'Arc de triomphe,
c'était un bruissement confus, une ligne noire
qui s'avançait dans le jour levant... Puis, peu à
peu, les aiguilles des casques brillèrent, les
petits tambours d'Iéna se mirent à battre, et sous
l'arc de l'Etoile, rhythmee par le pas lourd des
sections, le heurt des sabres, éclata la marche
triomphale de Schubert !...
<( Alors, dans le silence morne de la place, on
entendit un cri, un cri terrible : « Aux armes!...
ii6 LETTRES A UN ABSENT.
a aux armes!..» les Prussiens. » Et les quatre
uhlans de Tavant-garde purent voir là-haut,
sur le balcon, un grand vieillard chanceler en
remuant les bras, et tomber raide. Cette fois,
le colonel Jouve était bien mort. »
SECONDE PARTIE
LA COMMUNE
I.
PAYSAGES D'INSURRECTION,
AU MARAIS.
ANS Tombre humide et provinciale de
ces longues rues tortueuses où flottent
des odeurs de droguerie et de bois de
Campêche, parmi ces anciens hôtels du temps
de Henri II et de Louis XIII, que Tindustrie
moderne a travestis en fabriques d'eau de seltz,
de bronzes, de produits chimiques, ces jardinets
moisis remplis de caisses, ces cours d'honneur à
larges dalles où roulent les lourds camions, sous
ces balcons ventrus, ces hautes persiennes, ces
pignons vermoulus, enfumés comme des étei-
gnoirs d'église, l'émeute avait, surtout aux pre-
miers jours, une physionomie très-particulière,
quelque chose de bonhomme et de primitif. Des
ébauches de barricades à tous les coins de rue,
lao . LETTRES A UN ABSE>tT.
mais personne pour les' garder. Pas de canons,
pas de mitrailleuses. Des pavés empilés sans art,
sans conviction, seulement pour le plaisir d'in-
tercepter la voie et de faire de grandes mares
d'eau où barbotaient des volées de gamins et
des flottilles de bateaux en papier... Toutes les
boutiques ouvertes, les boutiquiers sur leurs
portes, riant et politiquant d'un trottoir à l'autre.
Ce n'était pas ces gens-là qui faisaient l'émeute ;
mais on sentait qu'ils la regardaient faire avec
plaisir, comme si, en remuant les pavés de ces
quartiers pacifiques, on avait réveillé l'âme du
vieux Paris bourgeois, gouailleur, tapageur.
Ce qu'on appelait jadis le vent de Fronde
courait dans le Marais. Sur le fronton des grands
hôtels, la grimace joyeuse des mascarons de
pierre avait l'air de dire : « Je connais ça. » Et
malgré moi, dans ma pensée, j'affublais de
jaquettes à fleurs, de culottes courtes, de larges
feutres à retroussis, tout ce brave petit monde
de droguistes, doreurs, marchands d'épices qui
se tenaient les côtes à regarder dépaver leurs rues
et paraissaient si fiers d'avoir une barricade
devant leur magasin.
Par moments, au bout d'une longue ruelle
noire, je voyais des baïonnettes luire sur la place
de Grève, avec un pan de la vieille maison de
ville toute dorée par le soleil. Des cavaliers pas-
PAYSAGES D'INSURRECTiON. lai
saient au galop dans ce coin de lumière, longs
manteaux gris, plumes flottantes- La foule cou-
rait, criait; on agitait les chapeaux. Était-ce
mademoiselle de Montpensier ou le général
Cremer?... Les époques se brouillaient dans ma
tête. De loin, dans le soleil, une chemise rouge
d'estafette garibaldienne qui filait ventre à terre
me faisait l'effet de la simarre du cardinal de
Retz... Ce malin des malins dont on parlait dans
tous les groupes, je ne savais plus si c'était
M.Thiersou Mazarin... Je me figurais vivre il
y a trois cents ans.
A MONTMARTRE.
En montant la rue Lepic, je voyais l'autre
matin, dans une boutique de savetier, un officier
de la garde nationale, galonné jusqu'aux coudes
et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de
bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne
pas salir sa tunique. Tout le tableau de Mont-
martre insurgé tient dans l'encadrement de cette
fenêtre d'échoppe. #
Figure-toi un grand village armé jusqu'aux
dents, des mitrailleuses au bord d'un abreuvoir,
la place de l'Église hérissée de baïonnettes, une
barricade devant l'école, les boîtes à mitraille à
coté des boîtes à lait, toutes les ûiaisoris trans-
lij LETTRES A UN ABSENT.
■ — ■» ^i.i — —■■■■■■ ■■■■»■■ ^B^^^^— ^^^ ^tm
formées en casernes, à toutes les fenêtres des
guêtres d'uniforme qui sèchent, des képis qui se
penchent pour écouter le rappel, des crosses de
fusil sonnant au fond des petites boutiques de
fripiers, et, du haut en bas de la butte, une
dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles.
Malgré tout, ce n'est- plus ce Montmartre
farouche, défilant sur le boulevard des Italiens,
l'arme haute, la jugulaire au menton et mar-
quant férocement le pas en ayant l'air de se
dire : « Tenons-nous bien, La réaction nous
regarde. » Ici les insurgés sont chez eux, et, en
dépit des canons et des barricades, on sent pla-
ner sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de
paisible et de familial.
Une seule chose pénible à voir, c'est ce
grouillement de pantalons rouges, ces déserteurs
de toutes armes : zouaves, lignards, mobiles,
qui encombrent la place de la Mairie, couchés
sur des bancs, vautrés au long des trottoirs,
ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de
huit jours... Au moment où je passe, un de ces
malheureux,* grimpé sur un arbre, harangue la
foule en bégayant, au milieu des rires et des
huées. Dans un coin de la place, un bataillon
s'ébranle pour monter aux remparts :
« En avant! » crient les officiers en agitant
leurs sabres. Les tambours battent la charge, et
PAYSAGES D'INSURRECTION. laj
les' bons miliciens, enflammés d'ardeur, s'élan-
cent à Tassant d'une longue rue déserte, au
bout de laquelle on voit quelques poules qui
s'efFarent en criant.
... Tout en haut, dans une échappée de jar-
dins verts et de pentes jaunâtres, c^est le moulin
de la Galette transformé en poste militaire, des
silhouettes de gardes nationaux, des tentes ali-
gnées, de petits bivouacs qui fument, tout cela
se détachant net et fin, comme au fond d'une
longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et
Tocre étincelant de la butte.
AU FAUBOURG SAINT- ANTOINE.
Une nuit de janvier dernier, pendant le siège
de Paris, j'étais sur la place de Nan terre, au
milieu d'un bataillon de francs-tireurs. L'en-
nemi venait d'attaquer nos grand'gardes , et
Ton s'armait en hâte pour aller à leur secours.
Pendant que les hommes se numérotai enta
tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes
déboucher d'un coin de rue une patrouille, pré-
cédée d'un falot.
« Halte-là ! Qui vive ?
— Mobiles de 48, » répondit une voix chevro-
tante.
C'étaient de tout petits bonshommes en man-
r»^ LETTRES A UN ABSENT,
leaux courts, lé képi sur Toreille et l'allure
jeunette. A deux pas, oh les eût pris pour des
enfants de troupe: inais quand le sergent s-ap-
procha pour se faire reconnaître, nos lanternes
éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux
clignotants, une barbiche blanche. L'enfant de
trdupe avait cent ans. Les autres n'étaient guère
plus jeunes. Avec cela l'accent de Paris, et un
air casse-assiettes ! De vieux gamins.
Arrivés de la veille aux avant-postes, les mal-
heureux mobiles s'étaient égarés en faisant leur
première patrouille. On les remit bien vite sur
leur chemin :
« Dépêchez- vous, camarades; les Prussiens
nous attaquent.
— Ah! ah!... les Prussiens nous attaquent, »
disaient les pauvres vieux tout affolés, et, fai-
sant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit,
avec leur falot qui dansait secoué par la fusil-
lade...
Je ne saurais te dire l'impression fantastique
que me firent ces petits gnomes; ils paraissaient
si vieux, si las, si éperdus! Ils avaient l'air de
venir de si loin! Je me figurais une patrouille
fantôme errant à travers champs depuis 1848,
et cherchant son chemin depuis vingt- trois
ans.
Les insurgés du faubourg Saint- Antoine m'ont
PAYSAGES D'INSURRECTION. 125
rappelé cette apparition. J'ai trpuvé là ïe$
anciens de 48, égarés éternels, vieillis mais: incor-
rigibles, rénieutier en cheveux blancs, et avec
lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade
classique à deux et à trois étages, le drapeau
rouge flottant au sommet, les poses mélodrama-
tiques sur la culasse des canons, les manches
retroussées, les mines rébarbatives :
« Circulez, citoyens! » et tout de suite la
baïonnette croisée. . .
Et quel train, quelle agitation dans ce grand
faubourg de Babel ! Du Trône à la. Bastille, ce
ne sont qu'alertes, prises d'armes, perquisitions,
arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à
la colonne, patrouillards en goguette qui ont
perdu le mot d'ordre, chassepots qui partent
tout seuls, ribaudes qu'on emmène au comité de
la rue Basfroid, et le rappel, et la générale, et
le tocsin. Oh! le tocsin; s'en donnent-ils, ces
enragés, de secouer leurs cloches! Dès que le
jour tombe, les clochers deviennent fous et font
danser leurs carillons comme des grelots de
marottes. Il y a le tocsin de l'ivrogne, haletant,
fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets et
de défaillances. Le tocsin convaincu, féroce, à
tours de bras, qui sonne, sonne jusqu'à ce que
la corde casse; puis le tocsin mou, sans enthou-
siasme, dont les. notes ensommeillées tombent
126 LETTRES A UN ABSENT,
lourdement, comme celles d'un couvre-feu.«.
Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affo-
lement de cloches et de cervelles, une chose m'a
frappé, c'est la tranquillité de la rue Lappe et
des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il
y a là comme une espèce de ghetto auvergnat,
où les enfants du Cantal trafiquent paisiblement
sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s'occuper
de l'insurrection que si elle était à mille lieues.
En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq
très-affairés dans leurs boutiques noires. Les
femmes charabiaient en tricotant sur la pierre
de la porte, et les petits enfants se roulaient
dans le milieu du passage, avec leurs cheveux
crépus, tout pleins de limaille de fer.
II.
LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS.
Écrit le 22 mars 1871.
lEZ-Vous donc au nom des rues et à
leur physionomie doucereuse !... Lors-
qu'après avoir enjambé barricades et
mitrailleuses, je suis arrivé là-haut derrière les
moulins de Montmartre et que j'ai vu cette
petite rue des Rosiers, avec sa chaussée de cail-
loux, ses jardins, ses maisons basses, je me suis
cru transporté en province, dans un de ces fau-
bourgs paisibles où la ville s'espace et diminue
pour venir mourir à la lisière des champs. Rien
devant moi qu'une envolée de pigeons et deux
bonnes sœurs en cornette frôlant timidement
la muraille. Dans le fond , la tour Solférino ,
bastille vulgaire et lourde, rendez-vous des
dimanches de banlieue, que le siège a rendue
presque pittoresque en en faisant une ruine.
A mesure qu'on avance, la rue s'élargit.
ia8 LETTRES A UN ABSEr^T.
m • • J ■
s'anime un peu. Ce sont des tentes alignées, des
canons, des fusils en faisceaux; puis sur la
gauche , un grand portail devant lequel des
gardes nationaux fument leurs pipes. La maison
est en arrière et ne se voit pas de la rue. Après
quelques pourparlers , la sentinelle nous laisse
entrer... C'est une maison à deux étages, entre
cour et jardin, et qui n'a rien de tragique. Elle
appartient aux héritiers de M. Scribe... Ce
coupe-gorge est né d'un vaudeville !
Sur le couloir qui mène de la petite cour pavée
au jardin, s'ouvrent les pièces du rez-de-chaus-
sée, claires, aérées, tapissées de papier à fleurs.
C'est là que l'ancien Comité central tenait ses
séances. C'est là que, dans l'après-midi du i8,
les deux généraux furent conduits et qu'ils sen-
tirent l'angoisse de leur dernière heure, pendant
que la foule hurlait dans le jardin et que les
déserteurs venaient coller leurs têtes hideuses
aux fenêtres, flairant le sang comme des loups;
là enfin qu'on rapporta les deux cadavres et
qu'ils restèrent exposés pendant deux jours.
Je descends, le cœur serré, les trois marches
qui mènent au jardin; vrai jardin de faubourg,
où chaque locataire a son coin de groseilliers et
de clématites séparés par des treillages verts
avec des portes qui sonnent... la colère d'une
foule a passé là. Les clôtures sont à bas, les
LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS. 129
bordures arrachées. Rien n'est resté debout
qu'un quinconce de tilleuls, une vingtaine
d'arbres fraîchement taillés, dressant en l'air
leurs branches dures et grises, comme des serres
de vautour. Une grille en fer court derrière en
guise de muraille, et laisse voir au loin la vallée,
immense , mélancolique , où fument de longues
cheminées d'usines.
Les choses s'apaisent comme les êtres. Me
voilà sur la scène du drame, et cependant j'ai
peine à en ressaisir l'impression. Le temps est
doux, le ciel clair. Ces soldats de Montmartre
qui m'entourent ont Tair bon enfant.
Ils chantent, ils jouent au bouchon. Les offi-
ciers se promènent de long en large en riant.
Seul, un grand mur, troué par les balles, et
dont la crête est tout émiettée, se lève comme
un témoin et me raconte le crime. C'est contre
ce mur qu'on les a fusillés.
Il paraît qu'au dernier moment le général
Lecomte, ferme et résolu jusque alors, sentit son
courage défaillir. Il essaya de lutter, de s'enfuir,
fît quelques pas dans le jardin en courant, puis
ressaisi tout de suite, secoué, traîné, bousculé,
il tomba sur ses genoux et parla de ses enfants :
« J'en ai cinq », disait-il en sanglotant.
Le cœur du père avait crevé la tunique du
soldat. Il y avait des pères aussi dans cette foule
9
i|j LETTRES A UN ABSENT.
furieuse, et à son appel déchirant quelques voix
émues répondirent; mais les implacables déser-
teurs ne voulaient rien entendre :
a Si nous ne le fusillons pas aujourd'hui, il
nous fera fusiller demain. »
On le poussa contre la muraille. Presque
aussitôt un sergent de la ligne s'approcha de lui :
(( Général, lui dit-il, vous allez nous pro-
mettre... »
Et tout à coup, changeant d'idée, il fit deu:ç
pas en arrière et lui déchargea son chasseppt
en pleine poitrine. Les autres n'eurent plus
qu'à Tachever.
Clément Thomas , lui , ne faiblit pas une
minute. Adossé au même mur que Lecomte, à
deux pas de son cadavre, il fit tête à la mort
jusqu'au bout et parla très-noblement. Quand
les fusils s'abaissèrent, il mit, par un geste
instinctif, son bras gauche devant sa figure, et
ce vieux républicain mourut dans l'attitude de
César... A la place où ils sont tombés, contre ce
mur froid et nu comme la pUque d'un jardin
de tir^ quelques branches de pêcher s'étalent
encore en espalier, et, dans le haut, s'ouvre une
fleur hâtive, toute blanche, que les balles ont
épargnée, que la poudre n'a pas noircie... O
fleur de justice, qu'attends-tu donc pour nous
donner ton fruit?...
LE JARDIN DE LA RUE DES ROSIERS. 131
é,. En sortant de la rué des Rosiers, par ces
routes silencieuses qui s'échelonnent au flanc de
la butte pleine de jardins et de terrasses, je
gagne l'ancien ciinetière de Montmartre, qu'on
a rouvert depuis quelques jours pour y mettre
les corps des deux généraux. C'est un cimetière
de village, nu, sans arbres, tout en tombeaux.
Comme ces paysans rapares qui en labourant
leurs champs font disparaître chaque jour un
peu du chemin de traverse, la mort a tout
envahi, même les allées. Les tombes montent
les unes sur les autres. Tout est comble. On ne
sait où poser les pieds.
Je ne connais rien de triste comme ces anciens
cimetières. On y sent tant de monde, et Ton
n'y voit personne. Ceux qui sont là ont l'air
d'être deux fois morts.
... « Qu'est-ce que vous cherchez ? » me
demande une espèce de jardinier, fossoyeur, en
képi de garde national, qui raccommode un
entourage.
Ma réponse l'étonné. Il hésite un moment,
regarde autour de lui, puis baissant la voix :
« Là-bas, me dit-il, à côté de la capote. »
Ce qu'il appelle la capote, c'est une guérite
en tôle vernie abritant quelques verroteries
fanées et de vieilles fleurs en filigrane... A côté,
une large dalle nouvellement descellée. Pas de
i|a LETTRES A UN ABSENT.
grille, pas d'inscription. Rien que deux bou-
quets de violettes, enveloppés de papier blanc,
avec une pierre posée sur leurs tiges pour que
le grand vent de la butte ne les emporte pas...
C'est là qu'ils dorment côte à côte. C'est dans
ce tombeau de passage qu'en attendant de les
rendre à leurs familles, on leur a donné un
billet de logement, à ces deux soldats.
m.
LES EVADES DE PARIS.
N des derniers jours du mois de mars,
nous étions cinq ou six attablés devant
le café Riche, à regarder défiler les
bataillons de la Commune. On ne se battait pas
encore, mais on avait déjà assassiné rue des
Rosiers, place Vendôme, à la préfecture de
police. Décidément, la farce tournait au tra-
gique, et le boulevard ne riait plus.
Serrés autour du drapeau rouge, la musette
de toile en sautoir, les communeux marchaient
d'un pas résolu, dans toute la largeur de la
chaussée, et de voir ce peuple en armes, si loin
des quartiers du travail, ces cartouchières ser-
rées autour des blouses de laine, ces mains
d'ouvriers crispées sur les crosses des fusils, on
pensait aux ateliers vides, aux usines aban-
données... Rien que ce défilé ressemblait à une
lU LETTRES A UN ABSENT.
menace. Nous le comprenions tous, et les mêmes
pressentiments tristes, mal définis, nous serraient
le cœur.
A ce moment, un grand cocodès indolent et
bouffi, bien connu de Tortoni à la Madeleine,
s'approcha de notre table. C'était un des plus
tristes échantillons de Félégant du dernier
Empire, mais un élégant de seconde main qui
n'a jamais fait que ramasser sur le boulevard
toutes les originalités de la haute gandinerie, se
décolletant comme Lutteroth, portant des pei-
gnoirs de femme comme Mouchy, des bracelets
comme Narishkine, gardant pendant cinq ans
sur sa cheminée une carte de Grammont Cade-
rousse ; avec cela maquillé comme un vieux
cabot, le parler avachi du Directoire : Pa'ole
d'honneu'... Bonjou' ma'ame », tout le crottin du
Tattershal à ses bottes, et juste assez de littéra-
ture pour signer son nom sur les glaces du café
Anglais, ce qui ne Tempêchait pas de se donner
pour très-fort en théologie et de promener d'un
cabaret à l'autre cet air dédaigneux, fatigué,
revenu de tout, qui était le suprême chic
d'alors. Tu l'as reconnu, n'est-ce pas? Pas besoin
que je te le nomme...
Pendant le siège , mon gaillard s'était fait
attacher à je ne sais plus quel état-major, - —
histoire de mettre à l'abri ses chevaux de selle.
LES EVADES DE PARIS. iJS
— et Ton apercevait de temps en temps sa sil-
houette dégingandée paradant aux abords de
la place Vendôme avec tous les beaux messieurs
de plastron doré : depuis, je Tavais perdu de
vue. De le retrouver là tout à coup au milieu
de rémeute, toujours le même dans ce Paris
bouleversé, cela me fit TefFet à la fois lugubre
et comique d'un vieux shapka du premier
Empire, faisant en plein boulevard moderne son
pèlerinage du 5 mai. On n'en avait donc pas
fini avec cette race de petits-crevés ! Il en restait
donc encore!... En vérité, je crois que si Ton
m'eût donné à choisir, j'aurais préféré ces enragés
de la Commune qui montaient aux remparts un
croûton de pain au fond de leur sac de toile.
Ceux-là du moins avaient quelque chose dans
la tête, un idéal vague, fou, qui flottait au-des-
sus d'eux et prenait des teintes farouches aux
plis de ce haillon rouge pour lequel ils allaient
mourir. Mais lui, ce grelot vide, cette cervelle
en mie de pain...
Justement ce jour-là, notre homme était plus
fade, plus indolent, plus pourri de chic que
jamais. Il vous avait un petit chapeau saison de
bains à rubans bleus, la moustache empesée,
les cheveux à la russe, une jaquette trop courte
qui laissait tout à l'air ; et pour s'achever menait
en laisse au bout d'une ganse de soie un petit
i}6 LETTRES A UN A3SENT.
havanais de catin, gros comme un rat, perdu
dans son poil, Tair ennuyé et fatigué. comme
son maître. Ainsi fait, il se planta languissam-
ment devant notre table , regarda les commu-
neux défiler, dit je ne sais quelle niaiserie, puis
avec un dandinement, un abandon inimitables,
il nous déclara positivement que ces gens-là
commençaient à lui échauffer les oreilles, et
qu'il allait de ce pas « offrir son épée à l'ami-
ral !•.. » C'était dit, c'était lancé. Lasouche ni
Priston n'ont jamais rien trouvé de plus comique...
Là-dessus il fit un demi-tour et s'éloigna tout
alangui, avec son petit chien maussade.
Je ne sais pas s'il offrit, en effet, son épée à
à l'amiral, mais, en tout cas, M. Saisset n'en
fit pas grand usage, car huit jours après le dra-
peau de la Commune flottait sur toutes les
mairies, les ponis-levis étaient hissés, la bataille
engagée partout, et d'heure en heure on voyait
les trottoirs s'élargir, les rues devenir désertes...
Chacun se sauvait comme il pouvait, dans des
voitures de maraîchers, dans les fourgons des
ambassades. Il y en avait qui se déguisaient en
mariniers, en chauffeurs, en hommes d'équipe.
Les plus romanesques franchissaient le rempart
la nuit avec des échelles de corde. Les plus
hardis se mettaient à trente pour prendre une
porte d'assaut ; d'autres plus pratiques s'en
LES ÉVADÉS DE PARIS. 137
tiraient tout bonnement avec une pièce de cent
sous. ^Beaucoup suivaient les corbillards et s'en
allaient dans la banlieue errant à travers prés
avec des parapluies et des chapeaux de soie,
noirs de la tête aux pieds comme des huissiers
de campagne. Une fois dehors, tous ces Pari-
siens se regardaient en riant , respiraient, gam-
badaient, faisaient la nique à Paris; mais la
nostalgie de l'asphalte les prenait bien vite, et
cette émigration, qui commençait en école buis-
sonnière, devenait lourde et triste comme de
rexil.
Tout préoccupé de ces idées d'évasion, je
suivais un matin la rue de Rivoli sous une pluie
battante, quand je fus arrêté par une figure de
connaissance. A cette heure-là, il n'y avait guère
dans la rue que des balayeuses qui rangeaient
la boue par petits tas luisants le long des trot-
toirs, et des files de tombereaux que des boueux
remplissaient au fur et à mesure... Horreur!,
c'est sous la blouse crottée d'un de ces hommes
que je reconnus mon cocodès; et bien déguisé,
je t'assure!... un feutre tout déformé, un fou-
lard en corde autour du cou, le large pantalon
que les ouvriers de Paris appellent (pardon) une
salopette; tout cela mouillé, passé, fripé, noyé
sous une couche de vase que le malheureux ne
trouvait pas encore assez épaisse, car je le sur-
i]H LETTRES A UN ABSENT.
pris piétinant au milieu des flaques et s'en
envoyant jusque dans les cheveux. C'est même
cet étrange manège qui me l'avait fait remar-
quer.
« Bonjour, vicomte, » lui dis-je tout bas en
passant. Le vicomte pâlit sous ses éclaboussures,
regarda très- effaré autour de lui; puis, voyant
tout le monde occupé, il reprit un peu d'assu-
rance et me raconta qu'il n'avait pas voulu
mettre son épée (toujours son épée!) au service
de la Commune, et que le frère de son maître
d'hôtel, entrepreneur des boues de Montreuil,
lui avait heureusement procuré ce moyen de
sortir de Paris... Il ne put pas m'en dire plus
long. Les voitures étaient pleines, le convoi
s'ébranlait. Mon cocodès n'eut que le temps de
courir à son attelage, prit la file, fît claquer son
fouet, et dia hue! le voilà parti... L'aventure
m'intéressait. Pour en voir la fin, je suivis de
loin les tombereaux jusqu'à la porte de Vin-
cennes.
Chaque homme marchait à côté de ses che-
vaux, le fouet en main, menant l'attelage par
une longe de cuir. Pour lui rendre la besogne
plus facile, on avait mis le vicomte le dernier;
et c'était pitié de voir le pauvre diable s'efforcer
de faire comme les autres, imiter leur voix, leur
allure, cette allure tassée, voûtée, somnolente.
LES ÉVADÉS DE PARIS. 139
qui se berce au roulement des roues, se règle
sur le pas des bêtes très-chargées. Quelquefois
on s'arrêtait pour laisser passer des bataillons de
communeux qui descendaient du rempart. Alors
il vous prenait un air affairé, jurait, fouettait,
se faisait aussi charretier que possible, puis de
loin en loin le cocodès reparaissait. Ce boueux
regardait les femmes. Devant une cartoucherie
de la rue de Charonne, il s'arrêta un moment
pour voir des ouvrières qui entraient. L'aspect
du grand faubourg, tout ce grouillement de
peuple semblait aussi Tétonner beaucoup. Cela
se sentait aux regards effarés qu'il jetait de
droite et de gauche, comme s'il arrivait en pays
inconnu...
Et pourtant, vicomte, ces longues rues qui
mènent à Vincennes, vous les aviez parcourues
bien souvent par des beaux dimanches de prin-
temps et d'automne, quand vous reveniez des
courses, la carte verte au chapeau, le sac de
cuir en bandoulière, en faisant « hep! » du
bout du fouet... Mais alors vous étiez si haut
perché sur votre phaéton, il y avait autour de
vous un tel fouillis de fleurs, de rubans, de
boucles, de voiles de gaze, toutes ces roues qui
se frôlaient vous enveloppaient d'une poussière si
lumineuse, si aristocratique, que vous ne voyiez
pas les fenêtres sombres s'ouvrant à votre appro-
14© LETTRES A UN ABSENT.
proche, les intérieurs d'ouvriers où juste à cette
heure-là on se mettait à table; et quand vous
aviez passé, quand cette longue traînée de vie
luxueuse, de soies claires, d'essieux brillants, de
chevelures voyantes disparaissait vers Paris, em-
portant avec elle son atmosphère dorée, vous ne
saviez pas combien le faubourg devenait plus
noir, le pain plus amer, Toutil plus lourd, ni ce
que vous laissiez là de haine et de colère...
... Une volée de jurons et de coups de fouet
me tira brusquement de mes réflexions démocra-
tiques. Nous arrivions à la porte de Vincennes.
On venait de baisser le pont-levis, et dans le
demi-jour, les flots de pluie, cet encombrement
de charrettes qui se pressaient, de gardes natio-
naux visitant les permis, j'aperçus mon pauvre
vicomte se débattant avec ses trois grands che-
vaux, qu'il essayait de faire tourner. Le malheu-
reux avait perdu la file. Il jurait, il tirait sur sa
longe, suait à grosses gouttes. Je te réponds
qu'il n'avait plus l'air alangui... Déjà les com-
muneux commençaient à le remarquer. On fai-
sait cercle, on riait : la position devenait mau-
vaise... Heureusement le maître charretier vint
à son secours, lui arracha la bride des mains en
le bousculant, puis d'un grand coup de fouet
enleva l'attelage qui franchit le pont au galop,
avec le vicomte derrière, courant et barbotant.
LES ÉVADÉS DE PARIS. r+i
La porte passée, il reprit sa place, et le convoi
se perdit dans les terrains vagues qui longent les
fortifications.
C'était vraiment une piteuse sortie. Je regar-
dais cela du haut d'un talus; ces champs de
plâtras où les roues s'embourbaient, ce gazon
fangeux et rare, ces hommes courbés par Faverse,
cette file de tombereaux marchant pesamment
comme des corbillards... On aurait dit un enter-
rement honteux, tout le Paris du bas-empire qui
s'en allait noyé dans sa boue.
IV.
UNE CHAMPIGNONNIERE
DE GRANDS HOMMES.
ERS Tan Lxvii de l'hégire républicaine,
par là dans le milieu de floréal, quand
les arbres du boulevard Montmartre
commencent à se moucheter de vert, le citoyen
Carjat, poëte aimable et photographe, et der-
rière lui tout un vol de jeunes lyriques, trou-
vant que l'absinthe du café des Variétés avait
goût de paille, traversèrent la chaussée d'un pas
digne et s'en allèrent accrocher leurs lyres et
leurs chapeaux aux patères du café d'en face.
C'est ainsi que commencèrent les hautes desti-
nées du café de Madrid.
Il n'y avait eu là, jusqu'alors, qu'une grande
taverne assez mélancolique, divans fanés, glaces
éteintes, où l'on trouvait de vieux numéros de
la Iberia. traînant sur toutes les tables, et
UNE CHAMPIGNONNIERE. 143
quelques Espagnols, dorés, gaufrés comme du
cuir de Cordoue, qui buvaient silencieusement
des bavaroises au chocolat. La bruyante invasion
des lyriques dispersa tous ces hidalgos ; mais le
limonadier n'y perdit rien. Cette machine à poi-
gnées de mains qu'on appelle Carjat, installée à
la vitrine du café, harponnait les gens au pas-
sage, et, grâce à son jeu puissant et continu, le
café de Madrid devint en peu de temps la
buvette littéraire à la mode, quelque chose
comme un divan Lepelletier, plus mêlé, mais
plus vivant que l'autre, la petite Bourse des
Beaux-Arts.
Un journal qui se fondait, le livre qui allait
paraître, l'ouverture du salon, une exposition
chez Martinet, de loin en loin un échange de
gifles entre lyriques, un petit duel à l'île Saint-
Ouen, avec effusion de piquette, c'étaient alors
les grands événements de l'endroit. Quant à la
politique, on s'en occupait fort peu. Pourtant
la fine fleur de la Commune était là, épanouie
tout le long des banquettes; mais du diable si
quelqu'un s'en serait douté. Tous ces jeunes
gens semblaient si peu taillés pour faire des
dictateurs, et ils étaient si loin d'y penser eux-
mêmes !
Vallès, le nez dans son absinthe, blaguait,
ricanait, filait les geiis du coin de l'œil, fouillait
144 LETTRES A UN ABSENT.
le café, cherchait des types pour son livre des
Réfractaires. Il avait du talent, ce Vallès
d'avant la Commune; un talent sans souplesse,
sans imagination, d'unie dictionnaire très-res-
treint, où les mots : « drapeaux, guenilles, baïon-
nettes » revenaient à tout propos, pour donner
un faux élan à la phrase, mais avec cela une
façon très-personnelle de voir et de dire, une
certaine férocité joyeuse, de l'esprit bien à lui,
et suffisamment de littérature. Dans ces histoires
lugubres auxquelles il s'acharnait, on devine lé
rire amer, les yeux pleins de bile de l'homme
qui a eu une enfance malheureuse, et qui en
veut à l'humanité parce que, tout petit, il a
porté des habits ridicules, taillés dans les redin-
gotes de son père.
A côté de Vallès, le gros peintre Courbet,
paysan de convention, tout bouffi d'orgueil et de
bière double, riait à pleine barbe et secouait
sa graisse en disant du mal de Rophoel.
Plus loin, un grand garçon mince, à lunettes,
une tête de clerc d'avoué frisottée et niaise, qui
avait l'air de sortir de l'étude de Fortunio, s'en
allait de table en table, distribuant des exem-
plaires de son premier livre : « Desperan^^a, par
Vermorel^ » une œuvre à portée philosophique,
écrite dans les bosquets de Bullier; du senti-
mentalisme de quartier Latin. Comme promesse
UN'E CHAMPIGNONNIERE. 1^5
littéraire, cela ne valait guère mieux que les
romans de Paschal Grousset.
Celui-là aussi venait au café de Madrid. Un
joli monsieur, ganté, pommadé, frisé au petit
fer, ayant pour parler et pour écrire ce déplo-
rable don qu'on appelle la facilité, et, par-dessus
tout, le besoin de faire retourner le monde sur
ce prénom bizarre de Paschal. Ce pauvre Ville-
messant, qui a toujours été ouvert aux séduc-
tions de la toilette, et qui, dans les dernières
années surtout, regardait moins au talent de
ses rédacteurs qu'à leurs nœuds de cravate,
s'était fort engoué de ce joli Corse au benjoin.
Romans, chroniques, science à un sou. Don
Pasquale faisait au Figaro ce qu'il voulait. Mais
comme ce qu'il voulait faire surtout c'était du
bruit, et que sa littérature n'en faisait pas, il
finit par se lasser, et passa, comme on disait à
Madrid, à la table des Politiques.
Voici ce que c'était que cette fameuse table.
Il se trouva qu'un jour la machine Carjat, en
iaisant aller ses grands bras à la devanture, avait
happé au vol un jeune stagiaire du mmi dt
Gambetta, déjà célèbre dans tous les débir« At
prunes du boulevard Saint-MichirK ïaz% %X'^
gi aires vont par bandes, comme kf ^ourruraux
Derrière Gambetta, il y avait i^aurin^r, f^j^
Mossieu Floquet, puis Spuller, pm% I^nfit^
1'/
1^'. LETTRES A UW ABSENT.
puis Isambert, tous grands politiqueurs et dépê-
cheurs de chopes. Ces messieurs, en arrivant,
s'étaient emparés d'un coin du café, et n'en
bougèrent plus jusqu'à la révolution du 4 sep-
tembre. C'était cela, la table des Politiques,
table bruyante, gesticulante, sur laquelle le
poing de Gambetta s'exerça pendant cinq ans
au pugilat parlementaire ; le marbre en est resté
fendu comme le rocher de Roland.
Plus tard, tout au fond du café, se forma ce
qu'on appelait le coin des Purs, Là, dans un
groupe de vieux s^chems à grandes barbes, ven-
triloques solennels et dogmatiques, piaffait le
père Delescluze, nerveux et fin comme un che-
val arabe. Avec son profil de camée, ses gestes
fiévreux, son œil d'un bleu fanatique, si jeune
dans ses sourcils blancs, il me rappelait un ancien
chef des réguliers d'Abd-el-Kader, que j'ai connu
autrefois en Algérie, où les Arabes le vénéraient
à régal d'un saint, parce qu'il avait fait je ne
sais combien de fois le voyage de la Mecque.
Le père Delescluze, lui , n'était pas allé à la
Mecque; mais il revenait de Cayenne, et, dans
le parti, ce voyage lui comptait. C'était comme
le Hadji de la démocratie. Il y avait des gens
des départements qui faisaient deu^c cents lieues
seulement pour le contempler, toucher un pan
de sa lévite.
UNE CHAMPIGNONNIÈRE. 147
Cela nous donnait quelquefois des comédies
assez réjouissantes. J'ai vu un jour un homme de
Narbonne, tutoyeur et familier comme on sait
rêtre par là-bas, amener à la table du saint toute
une délégation de Narbonnais. Jamais je n'ou-
blierai cette présentation.
L*homme de Narbonne, fier de son Delescluze,
lui tapait dans le dos, s'appuyait sur son épaule,
se l'attachait à la boutonnière, l'appelait d'un
bout du café à l'autre : Delessecluiès ! en cli-
gnant de l'œil à ses compatriotes de l'air de dire :
« Hein?... vous voyez comme je lui parle. ^
Pendant ce temps, les bons Narbonnais regar-
daient le saint avec des yeux humides, soupi-
raient, levaient les bras au ciel, se livraient à
toutes sortes d'expansions exagérées et naïves,
comme le sauvage Vendredi, quand il retrouva
aoji vieux père au fond de la barque. Le saint,
qui est homme d'esprit, ne savait où se fourrer
et paraissait fort mécontent. Près de lui, un petit
homme à barbiche grise, tête de bonne chèvre,
aux yeux clairs et farceurs, souriait d'un air
attendri en buvant son absinthe : c'était le brave
RazQua, un ancien spahi, qui se lançait dans la
politique pour faire plaisir à Révillon et ne se
doutait guère qu'il serait un jour député de
Paris et directeur de l'École militaire.
Peu à peu, cependant, sans qu'on y prît garde.
14S LETTRES A UN ABSENT.
la physionomie du café se trouva transformée.
Des lettrés de la première heure, les' uns, comme
Banville, Babou, Monselet, s'étaient enfuis, effa-
rouchés par tout ce tapage bête. D'autres étaient
morts : Baudelaire, Delvau, Charles Bataille.
D'autres enfin, comme Castagnary, Carjat lui-
même, étaient passés à Gambetta. La politique
avait décidément accaparé toutes les tables...
Mais le pire de tout, ce fut quand Rochefort eut.
fondé la Marseillaise. Alors on vit pleuvoir une
nuée d'étudiants vieillots et prétentieux, journa-
listes improvisés, sans esprit, sans orthographe,
ignorants de Paris comme des Patagons, enfants
à barbe, qui se croyaient appelés à régénérer le
monde , pédants de république, ayant tous des
gilets à la Robespierre, des cravates à la Saint-
Just, les Raoul Rigault, les Tridon, toute une
jeunesse des écoles qui manquait de jeunesse et
qui manquait TÉcole, n'aimait pas rire, boudait
son ventre ; et puis des célébrités de Belleville,
le fameux machin du club des choses, des têtes
de pions, collets crasseux, cheveux luisants, les
toqués, les éleveurs d'escargots, les sauveurs de
peuples, tous les mécontents, les déclassés^ les
tristes, les traînards, les incapables...
Et dire que ce sont ces gens-là qui depuis un
an mènent la France! Dire que du plus laid
jusqu'au plus sot, il n'y a pas un consommateur
UNE CHAMPIGNONNIERE. « I49
du café de Madrid qui n'ait été quelque chose,
dictateur, ministre, député, général, commissaire
de police, inspecteur de camps retranchés, colo-
nel de la garde nationale... Et comme la fortune
y a mis de la complaisance! Après la fournée
du 4 septembre, il en restait quelques-uns qui
n'avaient rien eu ; mais le 1 8 mars est venu répa-
rer cette injustice. Cette fois, on n'a rien laissé
traîner. Ils sont tous membres de la Commune,
jusqu'à ce pauvre diable d'Andrieu, un chiro-
mancien à figure fruste, qui rôdait timidement
derrière les chaises et vous demandait à voir
votre main en vous appelant « cher maître ».
Voilà ce qu'on peut dire un café historique!
Si la révolution triomphe, c'est sur les tables du
café de Madrid qu'ils écriront la nouvelle loi.
V.
ROCHEFORT ET ROSSIGNOL.
E Rochefort que J'ai connu à mon
arrivée à Paris était un brave garçon,
d'humeur assez mélancolique , vivant
modestement avec son père à un quatrième étage
de la rue des Deux-Boules, et se donnant beau-
coup de mal pour gagner le pain de la maison.
Un petit emploi à l'Hôtel de ville, quelques
articles au Charivari^ qu'on lui payait six liards
la ligne, et qui franchement ne valaient pas
plus, de temps en temps un lever de rideau
chez Plunkett ou chez Cogniard , tout cela lui
composait une demi-vie tranquille et grise, qui
ressemblait à sa littérature, mais n'allait guère
avec cette physionomie si excentrique, cette
lèvre mince et rageuse, ce grand front ravagé,
cette tête à migraine, pâle, tourmentée, ner-
veuse, qui faisait alors sa seule originalité.
ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 151
Ce que j'aimais dans ce Rochefort-là , c'était
une certaine crânerie d'allures , son goût très-
vif pour les vers, pour les tableaux, et par-dessus
tout cette science de Paris, cette expérience du
boulevard qu'il avait déjà au plus haut point
comme un fils de vaudevilliste, élevé à Charle-
magne et au café du Cirque. A part cela, rien
de saillant; de l'esprit sans excès, la régularité
du travail, des mœurs d'employé^ et pas d'autre
ambition que de voir souvent son nom sur Taf-
fiche , en société de Clairville ou de Siraudin.
Tel était le Rochefort de 1860; l'autre, celui dé
la Lanterne^ ne vint que plus tard , et c'est à
Rossignol que nous le devons.
Ce Rossignol était un employé de la ville
qu'on rencontrait partout , aux premières , aux
enterrements, et qui vous demandait toujours
d'un air affairé : « Est-ce que vous avez vu
Rochefort? », passait sa vie à le suivre, à le
manquer, à l'attendre, allait lui chercher sqs
voitures, portait sa copie aux journaux, répé-
tait ses mots, imitait ses gestes, et avait fini par
se découper dans son ombre une espèce de per-
sonnalité. Le type est assez fréquent sur le bou-
levard. Tous les gens un peu en lumière traînent
après eux leur Rossignol. Cela tient le milieu
entre le confident et le domestique, nécessite un
caractère égal, des instincts de comparse et aussi
15a LETTRES A UN ABSENT.
de la fortune, car le mérier est absorbant et peu
rétribué, — parfois même il y a des frais... Par
hasard, le Rossignol de Rochefort avait, en plus
des qualités de son emploi, une certaine origi-
nalité personnelle.
C'était un grand Panurge aux cheveux longs
et plats, mélange singulier de naïveté et de
cynisme, de timidité et d'impudence, de bêtise
et de cocasserie, de jeunesse et de décrépitude;
vingt-deux ans et des manies de vieux, une canne
à pomme d'ivoire, une tabatière. Le plus silen-
cieux et le plus sinistre des hommes, et puis
tout à coup des échappées de gaîté folle, une
verve froide, des farces excessives à la Bâche,
insultant les gens dans la rue, sans motif, pour
le plaisir de baver, d'écumer, de dire tout ce
qui lui passait de drôle ou d'immonde par la
tête avec des gestes d'épileptique , des yeux de
Pierrot et le rire triste, le rire en long des gens
trop maigres.
J'en suis encore à me demander comment cet
énergumène avait pu pénétrer dans la vie pai-
sible et rintimité de Rochefort. Toujours est-il
qu'ils ne se quittaient pas. Quand Rossignol
faisait des sottises , Rochefort était là pour les
réparer; il allait le chercher au poste, le rame-
nait chez ses parents, le bourrait de billets de
théâtre, se montrait avec lui sur le boulevard.
ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 153
. : £
ce qui rendait mon Rossignol très-iîer et lui
donna de bonne heure le goût de la célébrité.
Un beau jour lui aussi voulut écrire, ou du
moins voir son nom dans un journal. Rossignol,
homme de lettres ! C'était si drôle que Rochefort
n'y résista pas. Il le plaça dans cette maison
d'aliénés qu'on appelle le Tintamarre^ et le
sachant incapable d'écrire une ligne — même
là, — s'amusa à lui faire des articles.
Alors il se passa une chose singulière. Ce
Rochefort, compassé et terne quand il écrivait
pour lui, trouva pour le compte d'un autre une
verve triviale et folle qui ressemblait bien à
Rossignol ; en s'incarnant dans ce type burlesque,
il en eut toutes les excentricités, toutes les effron-
teries. Ce qui lui passait de plus fou dans la
cervelle, ce qu'on n'ose pas dire, les bavures de
la plume, la boue de l'encrier, tout lui semblait
bon pour Rossignol ; et comme il mêlait à cela
son flair de Paris et ses trucs de vaudevilliste
habile à ménager ses effets, il en sortit je ne
sais quelle littérature bouffonne, frénétique à
froid, imagée jusqu'à l'impudeur, pas française
du tout, mais très-parisienne, une phrase dislo-
quée et à sauts de carpe qui fît les beaux jours
du Tintamarre^ et rendit Rossignol illustre du
café de Suède à Bobino. Ce jour-là Rochefort
avait trouvé sa manière. Il ne s'y trompa pas;
154 LETTRES A UN ABSENT.
4
et après quelques mois de cet exercice, quand
il connut bien son trapèze , il dit à l'autre :
« — Va tout seul! » et fit du Rossignol pour
son propre compté...
L'infortuné Rossignol^ abandonné àlui-mème,
s'en tira tant bien que mal, vivant un peu sur
sa réputation, un peu sur ce que lui avait
montré le maître ; puis il fit un héritage, et, ma
foi! les dames de Bobino, le journalisme, les
soupers, la vie d'artiste... Bref, le pauvre garçon
eut la fin qu'il voulait avoir : il se creva à force
de passer les nuits, et s'en alla mourir au doux
pays de Cannes, dans le voisinage de Victor
Cousin et de quelques autres personnes célèbres;
ce qui ne manqua pas de lui causer une certaine
satisfaction.
Rochefort, lui, avait bien des raisons pour ne
pas se lancer dans le même train de vie. D'abord
son estomac, un de ces terribles estomacs de
gastralgique, toujours crispés, ruinés de nais-
sance, avec lequel les Michelet de l'avenir ne
manqueront pas de nous expliquer son tempéra-
ment littéraire; et puis où aurait-il pris le temps
de s'amuser? Il avait bien assez à faire de tenir
tête à ce terrible ouragan de vogue parisienne
qui lui tombait dessus en coup de foudre, le
soulevait, le secouait, éparpillant sa jeune gloire
du Jockey-Club aux carrières d'Amérique, fai-
ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 155
sant autour de lui une; popularité formidable et
cocasse dont il était lui-même abasourdi... On
se le montrait, on se l'arrachait. Les chevaux
de course portaient son nom. Les filles couraient
après. (( Faites-moi donc voir votre Rochefort »,
demandait le duc de Morny, chaque fois qu'il
rencontrait Villemessant. . . Car, il faut bien
qu'on le sache , si Rochefort est coupable, tout
le monde à Paris est un peu son complice. Nous
Tavons trop gâté. Nous avons trop dit : « Que
ce Rochefort est drôle ! » Vous-même, ô Veuillot !
vous avez ri... Et comme il y tenait, le mal-
heureux, à nous faire rire! Comme il avait peur
que sa gloire lui échappât ! Qui de nous ne l'a
pas vu se ronger les ongles au lendemain d'un
de ses articles, et se demander avec angoisse :
« Qu'est-ce que je vais leur dire maintenant? »
Alors, quand il sentait sa veine épuisée, quand
il n'avait plus rien à dire, il faisait comme Ros-
signol : il s'en tirait par de Taudace , et disait
tout, tout, — dans la langue de Rossignol. De
là le succès de la Lanterne.
Ah! mon ami. Dieu nous garde d'un succès
pareil ! Quand on y a goûté une fois, on ne peut
plus se passer d'en boire, n'importe à quel prix,
n'importe dans quel verre. Il y a dans les hôpi-
taux des malheureux atteints du délire alcoolique
qui se jettent ainsi sur tout ce qu'ils trouvent;
I5Ô LETTRES A UN ABSENT.
le vitriol, Teau de Cologne : tout leur est bon,
pourvu qu'ils boivent. C'est le cas de Rochefort.
Si cet homme d'esprit, si ce gentilhomme s'est
feit ramasser un matin dans le ruisseau du Père-
Duchêne, crois bien que ce n'est pas la passion
politique qui l'avait poussé là... La politique;
est-ce qu'il a jamais su seulement où c'était...
Ce n'est pas non plus l'amour du gain, — je le
sais au-dessus de cela. — Non! c'est une soif
inextinguible de popularité, l'alcoolisme du
succès avec tous ses symptômes, le goût perdu, le
bégaiement, l'égarement, la fureur...
Un moment, nous l'avions cru sauvé. Pen-
dant les cinq mois du siège, il a eu le courage
de se laisser oublier, de ne plus écrire ; et il
faut lui en tenir compte. Mais après, quelle
rechute!... C'est qu'en son absence, d'autres
étaient venus qui faisaient du Rochefort comme
lui, mieux que lui. Il eut beau crier, se déme-
ner, sa popularité était perdue, passée aux Maro-
teau, aux Vermesch... Par là, je m'explique sa
colère, son délire des derniers jours, cette rage à
demeure, ce débordement de fiel qui noyait tout,
Taveuglait, comme si on lui avait crevé l'amer.
Malgré tout, débarrassé de sa bile et de son
écume , Rochefort restera une figure de ce
temps. Il est arrivé juste à son heure, trouvant
la maison grande ouverte, comme quelqu'un
ROCHEFORT ET ROSSIGNOL. 157
qu'on attendait. Ça été le gavroche providen-
tiel, puisque providentiel il y a, envoyé pour
casser la première vitre de l'Empire et donner
le signal de la démolition... Même au point de
vue du métier, il faut faire attention à lui. Ses
pamphlets ont souvent du nerf, de Tesprit, une
force comique. Il me faitTefFet d'un Paul-Louis
Courier exaspéré, bien au niveau de son époque
et lui parlant la langue qu'elle comprenait. Les
deux pamphlétaires se ressemblent par le rôle
qu'ils ont joué, leur haine implacable et Tarti-
iîce de leur style, car ils ne sont pas plus natu-
rels l'un que l'autre ; seulement il y a entre
eux la différence qu'il y avait entre les deux
cours, celle où l'on traduisait Horace, celle où
l'on faisait venir Thérésa. Courier prend l'affé-
terie de sa langue dans les vieux tours du
XVI* siècle, Rochefort la ramasse dans l'argot
tout neuf du xix^. En Lisant Paul-Louis^ je
vois le vieil Amyot me rire entre les lignes.
Quand je lis Rochefort, je pense tout le temps
à Rossignol.
"^^^
VI.
LA GUERITE
'est un de mes maux que les impres-
sions que me donnent les lieux. J'en
suis frappée au delà de la raison. »
Ces quelques lignes d'une nervosité toute con-
temporaine, et qu'on croirait écrites d'hier, sont
de M™^ de Sévigné, et jamais, selon moi, elle
n'a rien dit de plus senti ni de plus profond. Il
y a, en effet, dans les lieux que nous habitons
une influence mystérieuse qui se dégage du
bois, de la pierre; une malignité des choses
environnantes qui s'amuse à troubler nos âmes,
à bouleverser nos idées , à impressionner nos
misérables cervelles au delà de la raison. Je ne
sais plus quelle est cette petite ville d'Algérie où
tous les soldats que Ton mettait de faction en
un certain endroit du rempart, s'y trouvaient
pris en moins d'une heure d'un insurmontable
LA GUÉRITE. 15
o
dégoût de vivre. Deux ou trois fois par semaine,
on trouvait un de ces pauvres diables pendu au
clou de sa guérite ; et la preuve qu'il y avait là
autre chose qu'une simple nostalgie de recrues,
c'est qu'on ne vint à bout de cette épidémie de
suicides qu'en jetant la guérite à bas.
Voilà certes un exemple de cette jettatura
locale dont parle M'"® de Sévigné ; mais j'en
connais des cas encore plus saisissants. Rap-
pelle-toi Emile Ollivier, arrivant de Saint-
Tropez , au mois de janvier 1870, pour
construire ce merveilleux monument d'ordre
composite, qui devait s'appeler l'Empire libé-
ral. Lui aussi, le malheureux, il avait la super-
stition de la guérite ; et c'est pour se soustraire
à ses influences pernicieuses, se mettre autant
que possible à l'abri du mauvais air qui court
dans les grandes maisons aux frais de l'État,
qu'il tenait tant à ne pas loger au ministère :
« J'irai là le matin, disait-il à ses amis,
comme un Anglais de la Cité va à son comptoir.
Le soir venu, les affaires terminées, je ferme
mon bureau et je rentre rue Saint-Guillaume. »
Et, s'exaltant au spectacle de son libéralisme
à venir, il continuait avec enthousiasme.
« Je leur montrerai ce que c'est qu'un ministre
de la justice. Pas de train de maison , pas
d'équipages ! J'irai à la Chambre à pied, aux
i:o LETTRES A UN ABSENT.
Tuileries à pied et seulement pour le conseil
des ministres; jamais à leurs grandes récep-
tions, jamais à leurs petits soupers. C'est là que
les consciences se perdent : et je tiens à gar-
der la mienne... Ah! l'on m'accuse de m'être
vendu... Eh bien,. on verra, on verra... »
En parlant ainsi, le brave homme était sin-
cère, et ce beau programme eut même un com-
mencement d'exécution. Pendant quelque temps,
ce ministère de la justice, si gourmé, si forma-
liste, resta ouvert au public comme un vaste
bureau d'offices. Tout s'y passait à l'américaine.
Le ministre vous recevait sans lettre d'audience.
Les antichambres chômaient; les huissiers se
croisaient les bras ; dans l'ombre des grands
salons abandonnés, on les entendait errer d^un
pas mélancolique, secouant leurs chaînes comme
des captifs. Le chef de cabinet, un de ces gros
pères à digestion difficile, qui ont toujours peur
d'un coup de sang, recevait les chefs de service
dans la cour, le cigare aux dents, donnant ses
signatures sur un genou au bord du perron, ce
qui scandalisait beaucoup les garçons de bureau
de M. Delangle, tous empesés et graves comme
des magistrats. Quant à Son Excellence, à lavoir
arriver le matin par les arcades de la rue de
Castiglione, les lunettes sur le nez, la cravate
de travers, sa longue redingote à la dernière
LA GUERITE. i6*
mode de Saint-Tropez , et cette belle serviette
toute neuve que gonflaient les plans de TEmpire
libéral, on aurait dit un inspecteur des écoles
primaires plutôt qu'un ministre de la justice.
Cette allure modeste lui faisait le plus grand
tort aux Tuileries, où ses nœuds de cravate
égayaient les dames d'honneur et les chambel-
lans; mais cela ne Tinquiétait guère. Fidèle à
son programme d'indépendance, le nouveau
ministre ne voulait avoir affaire qu'à l'empereur,
et s'arrangeait pour sortir du palais impérial la
tête haute et le regard fier, sans avoir seulement
un verre d'eau sucrée sur la conscience.
C'est dans le plus beau feu de ces réformes
ministérielles qu'arriva la mort de Victor Noir...
Pauvre Victor Noir ! rien que d'écrire son nom,
je viens de le voir traverser le boulevard en
deux enjambées, avec son grand chapeau à poils
gris ébouriffés , ses joues roses , ses épaules
d'athlète, cette exubérance de force et de joie
qu'il ne savait comment traduire, et ce bon gros
désir de plaire qui luisait dans ses yeux d'enfant.
S'il vivait encore, il n'aurait pas \ingt- trois
ans !... Mais à quoi bon parler de ces choses?
Le cas a été jugé, et la mort de cet enfant ne
doit plus être pour nous qu'une date d'histoire,
une date inoubliable par exemple. Ce jour-là,
un nouveau personnage, sur lequel les faiseurs
I f
l6% LETTRES A UN ABSENT.
de plans ne comptent pas assez, ce tragique
brouilleur de cartes qu'on appelle rimpréyu
est entré subitement en scène, et depuis il n'en
est plus sorti*
A la première nouvelle qu'on eut du drame
d' Auteuil, ayant que les avocats se fussent empa-*
rés du cadavre et qu'on l'eût promené partout
sur le tombereau des exhibitions démocratiques,
tout le monde à Paris fut indigné, Emile OUi-
vier plus que personne. Le soir même du crime,
il marchait à grands pas dans son cabinet,
brandissant à la main la lettre dans laquelle le
prince Pierre écrivait à M. Conti avec la désin-
volture d'un seigneur génois du xv* siècle : « Je
crois que j'en ai tué un. »
« — Ah 1 il en a tué un!... faisait le malheu-
reux ministre avec des lunettes flamboyantes...
Et il pense en être quitte ainsi... mais c'est un
assassinat. Pas de Bonaparte qui tienne, vous
irez au bagne, monseigneur. »
En attendant, comme il était très-tard et que
le ministère ne désemplissait pas de monde,
M. Grandperret, le préfet de police, des repor-
ters, des estafettes, — le ministre ne put pas ren-
trer rue Saint-Guillaume , et vers le matin,
tombant de fatigue, il se coucha un moment
dans le lit de M. Delangle...
... Le lendemain, à son réveil, ce n'était
LA GUÉRITE. 163
déjà plus le même homme. L'indignation de la
veille avait fait place à une tristesse de conven-
tion, formulée en langage administratif. L'assas-
sinat n'était plus qu'un afFreux malheur^ un
fait très-regrettable; il fallait attendre, il fallait
voir... L'influence de la guérite commençait à
se faire sentir. Les jours suivants, ce fut bien
pis. Paris n'étant pas encore apaisé, on crut
devoir rester provisoirement au ministère.
Peu à peu on finit par en prendre Thabitude,
si bien qu'une fois cette méchante affairé Noir
étouffée, l'installation devint définitive. Huissiers
et hallebardiers reprirent leurs poses impor-
tantes à la porte des salons de réception ; les
housses des lustres furent enlevées, et le fonda-
teur de l'Empire libéral se trouva livré, sans y
prendre garde, à la malice du meuble et du local
officiels.
De ce jour, il devint un parfait ministre de
la justice, supprima les journaux, séquestra les
gens, soupa aux Tuileries, surveilla ses cravates,
fit tout ce qu'il ne voulait pas faire, brûla tout
ce qu'il avait adoré. Sa voix changea, de criarde
tourna à l'aigre. La contradiction lui fut insup-
portable. Despote avec tous, il se fit courtisan
du maître; et quand la guerre arriva, ne cher-
chant plus que la faveur, halluciné par l'air de la
guérite , il ne sut rien vouloir, rien empêcher.
i6^ LETTRES A UN ABSENT.
C'est ainsi qu'il perdit la France, et nous tou«,
et lui-même, et son rêve d'Empire libéral avee.
Oh ! la fatalité des guérites officielles , -qui
peut se dire assez fort pour y résister? Libéraux
modérés, irréconciliables, indécousables, purs des
purs, en moins d'un an, tous y auront passé... J'ai
encore devant les yeux les affiches pompeuses
du Comité central au lendemain du i8 mars,
et ces espèces de lettres pastorales tout enfa-
rinées de philanthropie, où Ton désavouait avec
tant d'indignation l'assassinat de la rue des
Rosiers. Nous en ont-ils fait assez de protesta-
tions et de promesses. Nous ont-ils assez dit :
« Vous allez voir... » Qu'est-ce que nous avons
vu? A peine entrés à l'Hôtel de ville, maîtres
des mairies et des ministères, il n'y a pas un
de ces donneurs d'eau bénite de club qui ne
soit devenu le plus exécrable des tyrans... Est-ce
à dire que ces gens-là fussent tous, tous des
coquins ? Non ! . . . A côté des gamins féroces,
des rhétoriciens en délire qui jouaient à j)3 et
mettaient leurs lectures en action, à côté des
aventuriers, des cyniques, des jouisseurs, il y
avait des hommes qui se croyaient républicains,
des illuminés du socialisme dont la vie avait été
jusqu'alors honnête et digne. Pour ceux-là, je
demande un peu de clémence. Portés subitement
au pouvoir et d'autant plus surpris par son ver-
LA GUERITE.
*<55
tige qu'ils y étaient moins préparés, ils sont à
peine responsables de leurs actes. L'air de la
guérite les avait rendus fous !
VII.
LES TRICOTEUSES.
L y a quelque dix-huit ou vingt ans,
de tout jeunes gens de province, arri-
vant à Paris pour chercher fortune, la
tête pleine de Balzac et les dents d'une belle
longueur, songèrent très-sérieusement à recon-
stituer la société des Treize. On s'était distribué
les rôles , assigné des postes de combat : « Toi,
tu es joli garçon; tu seras notre de Marsay, tu
arriveras par les femmes et les salons. Toi,
Blondet, par les journaux. Toi, Rastignac, par
la politique... » Tous les efforts, toutes les res-
sources devaient être mises en commun. Ceux
qui avaient du linge fin et des bottes vernies les
donneraient à de Marsay pour lui permettre
d'aller dans le monde. Tout Tesprit qu'on pour-
rait avoir, les trouvailles de mots ou d'idées, il
fallait les mettre soigneusement à part pour le
LES TRICOTEUSES. 167
journaliste. On devait chercher des clients au
médecin, pousser Thomme politique, parler de
lui dans les cafés. Le tout enveloppé de mystères
maçonniques, mots de passe, signes de ralliement,
tout ce joli train d'enfantillages sous lesquels
Balzac dissimule comme à plaisir le sérieux et
la profondeur de ses merveilleuses études...
Malheureusement ces choses-là se rêvent, s'écri-
vent, mais ne se vivent jamais. Nos Treize ne
furent pas longtemps à s'en apercevoir. Au bout
de huit jours, on ne s'entendit plus; ceux qui
avaient du linge aimèrent mieux le porter , le
journaliste dut faire ses mots tout seul, l'homme
politique parler de lui-même dans les cafés où
ses associés ne songeaient qu'à vider des chopes.
Bref, comme nos jeunes gens ne manquaient
pas d'esprit et qu'à l'air de Paris il leur en
poussait tous les jours un peu, ils finirent par
se rire au nez et s'en allèrent chercher fortune
chacun de son côté. J'ignore s'ils ont réussi. Je
sais seulement que l'un d'eux, — celui qui
devait être l'homme politique et de qui je tiens
ces détails, — vient de voir sa carrière et ses
aventures subitement interrompues : il s'appelait
Jules Vallès.
On a souvent reproché à Balzac, à madame
Sand , à tous les grands romanciers de l'école
moderne d'avoir ainsi troublé quantité de jeunes
1^8 LETTRES A UN ABSENT.
cervelles et dérouté des vies tout entières en les
jetant dans le roman; mais, est-ce bien la faute
de nos rx)manciers? Ne serait-il pas plus juste
de s'en prendre à ce besoin d'imitation inhérent
à toute jeunesse, surtout à la jeunesse française^
impressionnable et vaniteuse à l'excès, éternel-
lement tourmentée du désir de jouer un rôle,
d'entrer dans une peau célèbre, d'être quelqu'un,
comme si le meilleur moyen d'être quelqu'un
n'était pas encore de rester soi-même.
A ce compte-là, s'il fallait rendre les roman-
ciers responsables de tous ces déraillements de
cervelles,, que dirions-nous de nos historiens?
Eux aussi , ils ont fait de grands ravages , sur-
tout en ces dernières années. Depuis cette rage
d'études historiques qui nous est venue d'Angle-
terre ou d'outre- Rhin, depuis cette avalanche
d'histoires de la Révolution, de mémoires sur
Robespierre, sur Saint-Just, l'ami du peuple, le
vieux cordelier, est-ce que nous n'avons pas vu
surgir une nouvelle génération de Jeune-France,
affublés de gr9.nds gilets jacobins, portant leurs
têtes en saint-sacrement, faisant bouffer toute
la Convention dans la mousseline de leurs longues
cravates? Ceux-là ne se disaient plus : a Toi, tu
seras de Marsay; moi, je serai Rastignac. » Mais
bien : « Toi, tu seras Saint-Just; moi, je serai
Robespierre »; ce qui était aussi comique et
LES TR.ICOTEUSES, HÎ9
beaucoup plus dangereux. J'ai positivement
entendu, il y a quatre ans, dans un restaurant
du quartier Latin, de jeun^js Gascons qui criaien^t
avec un accent du diabl-e : « Hein?.,, ce
Rigault!... quel beau Foxiqmer-Teïnville ça va
faire! » Il n'y a pas manqué, le malheureux! et
nous devons lui rendre cette justice qu'il a bien
rempli son emploi. Vermorel, lui, jouait les
Robespierre et ne s'en cachait pas, copiant
l'homme au nez pointu jusque dans sa vie privée,
ses mœurs puritaines et l'arrangement de son
petit mobilier de curé de campagne. Ils avaient
tous ainsi leur type de 93 qu'ils visaient. Quel-
quefois ils étaient deux sur le même : Robes-
pierre- Vermorel avait pour doublure l'avocat
Floquet, qui, dans l'intimité, se laissait appeler
Maximilien. D'autres fois encore ils cumulaient,
jouaient deux personnages. J'ai rencontré l'hiver
dernier un gentil petit officier de chasseurs, à
qui nos Jeune-France avaient fait croire qu'il
était Hoche et Marceau tout ensemble. Pas seu-
lement Hoche, pas seulement Marceau. Non!
Hoche et Marceau!... C'est qu'il le croyait, cet
innocent! et vous ne l'auriez pas fait rire...
Grave et fier, les dents serrées, le geste fébrile^
rien qu'aie voir boire son absinthe, on sentait
en lui les terribles préoccupations de l'homme
qui cachait sous sa redingote les deux grandes
I70 LETTRES A UN ABSENT.
épées de la future République et qui avait tou-
jours peur d'en perdre une.
Ces choses-là nous amusaient alors. Nul de
nous ne s'imaginait que ce roman comique fini-
rait si tragiquement. Pour ma part, je n'y voyais
qu'un jeu; et quand je pouvais me faufiler dans
leurs coulisses, je me délectais à voir les acteurs
de la future révolution piocher leurs rôles,
répéter, mettre en scène, se faire des têtes,
remettre à neuf d'anciens décors pour cette
reprise de 93, qu'ils comptaient donner un jour
ou l'autre, et que je ne croyais pas possible.
C'est ainsi qu'il me fut permis d'assister à la
formation d'un corps de tricoteuses, dont je
faillis être un des organisateurs. Voici dans
quelles circonstances . . .
C'était pendant le siège, au plus dur de ce
dur hiver de froid noir et de pain noir, où l'on
ne pouvait pas faire un pas sans se heurter contre
un petit corbillard à bras, s'en allant vite au
long des maisons. — « C'est navrant ce qu'il
meurt d'enfants à Montmartre, me dit un jour
un des plus enragés quatre-vingt-treiziejis du
café de Madrid... Les pauvres petits marchent
pieds nus dans la neige. Le froid les tue comme
des moineaux. Il y aurait charité, vraiment, à
leur donner des bas, de bons bas de laine bien
chauds. Je suis en train d'organiser une sous-
LES TRICOTEUSES. 171
criptîon pour cela ; voulez - vous en être ? »
Le quatre-vingt-treizien, de sa nature, est peu
sentimental. Dans les régions bleu d'acier où il
plane, il n'y a pas de petits enfants; il n'y a que
des idées , des abstractions et quelques figures
géométriques comme le triangle et la guillotine.
Aussi j'étais un peu étonné. Mon homme s'en
aperçut, et, pour me convaincre, il ajouta î
« Montez ce soir à Montmartre; je parlerai aU
profit de l'œuvre. Vous souscrirez après, si bon
vous semble... »
Cela valait la peine de se déranger; je fis donc
le voyage de Montmartre...
La chose se passait dans une salle de bal des
boulevards extérieurs, une Boule-Noire ou un
Elysée quelconque, qui s'était transformé en
club, depuis qu'il n'y avait plus de gaz ; — il est
à remarquer que l'éducation politique du peuple
de Paris se fait en général dans des salles à
danser... Quand j'arrivai, la séance était déjà
commencée, la salle comble; une salle immense
tout en longueur, bien disposée pour aligner
des escouades de quadrilles et faire durer le
triomphe du cavalier seul. Quelques lampes à
jpétrole, un petit poêle autour duquel des caisses
de laurier-rose se serraient en grelottant comme
des vieillards. Sur des bancs, un public d'ou-
vriers, de petits bourgeois, gardes nationaux,
ifa LETTRES A UN ABSENT.
gardes civiques, quelques mobiles, des jupillons
à casquettes de velours, cinq ou six cocottes en
soie fripée ; les uns venus là pour le club, les
autres pour le poêle, les cocottes par habitude
d'aller au bastringue tous les soirs. Le fait est
qu'il y avait dans Tair comme un écho d'anciens
fron-fron, des bouts de mazurkas, des mesures
de valses qui bourdonnaient au plafond comme
des mouches de Tété d'avant. Par là-dessus, une
buée épaisse, sentant la pipe et le mouton
mouillé...
Juché sur l'estrade de l'orchestre, mon quatre-
vingt-treizien parlait avec une émotion mélo-
dramatique de la grande misère du peuple et
delà mortalité des petits enfants. Tout à coup,
il s'interrompit, recula d'un pas sur l'estrade, le
bras tendu, la bouche ouverte, de gros yeux
ronds, l'étonnement classique des têtes d'expres-
sion :
« Mais que vois-je? citoyens, s'écria- t-il...
Là-bas, au milieu de vous, cette femme... cette
femme... qui tricote... »
Il s'arrêta un moment, comme suffoqué par
l'émotion, et resta là le bras tendu. Nous nous
retournâmes tous, et j'aperçus au bout de son
geste une vieille femme à tête canaille, avec ce
pli de côté dans la lèvre, ce tour de bouche
faubourien où Ton entend l'accent du voyou
LES TRICOTEUSES. 17$
sans qu'il ait besoin de parler. Sous son bonnet
d'ouvrière, entre des mèches grisonnantes^ une
aiguille à tricoter s'avançait comme un dard ^t
lui donnait Tair d'une bête méchante. Ses mains
osseuses, qu'elle levait très-haut pour qu'on les
vît, tenaient un petit bas d*enfant...
Pendant que nous la regardions, l'orateur
continua :
« Quelle est cette brave citoyenne qui vient
au club avec son tricot, écouter en travaillant la
parole patriotique?. . . Oh! maintenant je la recon-
nais... C'est une tricoteuse de Montmartre, une
de celles qui tricotent, ô peuple, pour que tes
enfants aient chaud comme des enfants de riches,
pour que le froid — ce Badinguet — ne les
égorge pas tous (Rires dans la salle. — Très-
bien! Très-bien!) et qu'il en reste encore pour
voir Taube nouvelle... (Bravo! bravo!) O saintes
tricoteuses de Montmartre!... vous êtes dignes
de vos sœurs aînées, et vous aurez comme elles
votre place dans l'histoire... Tricotez donc, tri-
cotez comme elles pour le peuple, pour la
liberté; tricotez... tricotez... »
On n'avait pas besoin de le lui dire. Sous les
regards de cette foule, la vieille tricotait sans se
lasser, avec emphase, et je la surpris clignant de
l'œil à son compère... Alors je compris tout. Je
compris que les petits enfants de Montmartre
174 LETTRES A UN ABSENT.
n'étaient qu'un prétexte, et qu'il s'agissait uni-
quement de lever un bataillon de tricoteuses, de
remettre à flot un vocable moisi du dictionnaire
de 93 , de rétamer un vieux truc de la première
révolution.
Eh bien, non ! Malgré tout, leur révolution a
été plus originale qu'ils ne comptaient la faire.
Ils voulaient des tricoteuses, et ce sont des pétro-
leuses qu'ils ont eues!... Ça leur apprendra, à
ces Jeune-France.
VI IL
LE NAUFRAGE.
Champrosay, 23 mai.
Et voici le jardin charmant
Parfumé de myrte et de rose...
... Hélas! cette année le jardin est toujours
plein de roses, mais la maison est pleine de
Prussiens. J'ai porté ma table au fond du jardin,
et c'est de là que je t'écris, dans l'ombre fine et
le parfum d'un grand genêt tout bourdonnant
d'abeilles, qui m'empêche de voir les tricots de
Poméranie pendus et séchant à mes pauvres per-
siennes grises.
Je m'étais pourtant bien juré de ne venir ici
que longtemps après qu'ils seraient partis; mais
il fallait fuir l'horrible conscription Cluseret, et
je n'avais pas d'autre refuge... Et c'est ainsi,
mon cher absent, qu'à moi, comme à bien
d'autres Parisiens, aucune des misères de ce
ijfi LETTRES A UN ABSENT.
triste temps n'aura été épargnée : angoisses du
siège, guerre civile, émigration, et, pour nous
achever, Inoccupation étrangère. On a beau être
philosophe, se mettre au-dessus, en dehors des
choses, c'est une impression singulière, — après
six heures de marche sur ces belles routes de
France, toutes blanches de la poussière des
bataillons prussiens, — d'arriver à sa porte et
d'y trouver, sous les grappes pendantes des ébé-
niers et des acacias, un écriteau allemand en
lettres gothiques :
5® compagnie
Boehnip
sergent^ major
et trois hommes.
Ce M. Boehm est un grand garçon silencieux
et bizarre, qui garde les volets de sa chambre
toujours fermés, se couche et mange sans
lumière. Avec cela, l'air trop à Taise, le cigare
aux dents et d'une exigence!... Il faut à sa sei-
gneurie une pièce pour lui, une pour son secré-
taire, une pour son domestique. Défense d'entrer
par cette porte, de sortir par celle-là. Est-ce
qu'il ne voulait pas nous empêcher d'aller dans
le jardin?... Enfin le maire est venu, le haupt-
mann s'en est mêlé, et nous voilà chez nous. Ce
LE NAUFRAGE. 177
n'est pas gai chez nous, cette année. Quoi qu'on
en ait, ce voisinage vous gêne, vous blesse. Cette
paille qu'on hache autour de vous, dans votre
maison, se mêle à ce que vous mangez, fane
les arbres, brouille la page du livre, vous entre
dans les yeux, vous donne envie de pleurer.
L'enfant lui-même, sans qu'il s'en rende bien
compte, est sous le coup de cette étrange oppres-
sion. Il joue tout doucement dans un coin du
jardin, retient son rire, chante à mi-voix, et le
matin, au lieu de ses réveils ébouriffés et pleins
de vie, il se tient bien tranquille, les yeux
grands ouverts derrière ses rideaux, et demande
tout bas, de temps en temps :
« Est-ce que je peux me réveiller? »
Encore si nous n'avions que les tristesses de
l'occupation pour nous gâter notre printemps;
mais le plus dur, le plus cruel, c'est ce roule-
ment de canons et de mitrailleuses qui nous
arrive dès que le vent souffle de Paris, secouant
l'horizon, déchirant sans pitié les matins de
brume rose, bouleversant d'orages ces belles
nuits de mai si claires, ces nuits de rossignols et
de grillons.
Hier soir surtout, c'était terrible. Les coups
se succédaient, furieux, désespérés, avec un
perpétuel battement d'éclairs. J'avais ouvert ma
fenêtre du c6té de la Seine, et j'écoutais — le
12
178 LETTRES A UN ABSENT.
cœur serré — ces bruits sourds qui venaient
jusqu'à moi, portés sur Teau déserte et le
silence... Par moments, il me semblait qu'il y
avait là-bas, dans l'horizon, un grand navire en
détresse, qui tirait son canon d'alarme avec
furie, et je me rappelais qu'il y a dix ans, par
une nuit semblable, j'étais sur la terrasse d'une
hôtellerie de Bastia à écouter une canonnade
funèbre que la haute mer nous envoyait ainsi,
comme un cri perdu d'agonie et de colère. Cela
dura toute la nuit; puis, au matin, en descen-
dant, nous trouvâmes, sur la plage, dans une
mêlée de mâts rompus et de voiles, des souliers
à boufFettes roses, une batte d'arlequin et des
tas de haillons pailletés d'or, enrubannés, tout
ruisselants d'eau de mer, barbouillés de sang et
de vase. C'était, comme je l'appris plus tard,
ce qui restait du naufrage de la Louise^ grand
paquebot venant de Livourne à Bastia, avec une
troupe de mimes italiens.
Pour qui sait ce que c'est que la bataille avec
la mer, la lutte noire et stérile contre une force
irrésistible; pour qui se représente bien les der-
niers moments d'un navire, le gouffre qui monte
et vous enserre de partout, la mort lente et sans
grandeur, la mort mouillée ; pour, qui connaît
les rages, les espoirs menteurs et fous, suivis
d'un abattement de brute, l'agonie ivre, le
LE NAUFRAGE. t^ç
délire, les mains aveugles qui battent l'air, les
doigts crispés s'accrochânt à l'insaisissable, cette
batte d'arlequin, au milieu d'épaves sanglantes,
avait quelque chose de burlesque et de terri-
fiant. On se figurait la tempête tombant en coup
de foudre pendant une représentation à bord, la
salle de spectacle envahie par la mer, l'orchestre
noyé, pupitres, violons, contre-basses roulant
pêle-mêle, Colombine tordant ses bras nus,
courant d'un bout de la scène à l'autre, à demi
morte d'épouvante et toujours rose sous son
fard; Pierrot, que la terreur n'a pu blêmir,
grimpé sur un portant, regardant le flot monter,
et dans ses gros yeux arrondis pour la farce,
ayant déjà l'horrible vertige de la mort ; Isabelle
empêtrée dans ses jupes de cérémonie, toute en
larmes et coiffée de fleurs, ridicule par sa grâce
même, roulant sur le pont comme un paquet,
se cramponnant à tous les bancs, bégayant des
prières enfantines; Scaramouche, un tonnelet
d'eau-de-vie entre ses jambes, riant d'un rire
hébété et chantant à tue-tête, pendant qu'Arle-
quin, frappé de folie, continue à jouer la pièce
gravement, se dandine, fait siffler sa batte, et
que le vieux Cassandre, emporté par un coup
de mer, s'en va là-bas, entre deux vagues, avec
son habit de velours marron et sa bouche sans
dents, toute grande ouverte...
i9o LETTRES A UN ABSENT.
Eh bien, mon cher, ce naufrage de saltim-
banques, mascarade funèbre, parade in extre-
miSy toutes ces convulsions, toutes ces grimaces
ont passé devant moi hier soir à chaque secousse
de la canonnade. Je sentais que la Commune,
près de sombrer, tirait sa volée d'alarme. A
chaque minute, je voyais le flot monter, la
brèche s'élargir, et, pendant ce temps-là, les
pitres de l'Hôtel de ville, accrochés à leurs tré-
teaux, continuant à décréter, décréter, dans le
fracas du vent et de la tempête ; puis un dernier
coup de mer, et le grand navire, s'engloutissant
avec ses drapeaux rouges, ses écharpes d*or, ses
délégués en robes de juges, en habits de géné-
raux, ses bataillons d'amazones guêtrées, empa-
nachées, ses soldats du Cirque, afFublés de képis
espagnols, de toques garibaldiennes, ses lanciers
polonais, ses turcos de fantaisie, ivres, furieux,
chantant et tourbillonnant... Tout cela s'en
allait pêle-mêle à la dérive, et de tant de bruit,
de folies, de crimes, de pasquinades, il ne res-
tait plus qu'une écharpe rouge, un képi à huit
galons et une polonaise à brandebourgs, retrou-
vés un matin sur la rive, tout souillés de vase et
de sang.
UN AN DE TROUBLE
t
!l
^1» *
liî
UN AN DE TROUBLE
NOTES d'une parisienne.
ES faits ne me frappent guère, mais
seulement Tatmosphère qu'ils font au-
tour d'eux, l'heure oii je les ai com-
pris et dont ils gardent toujours pour moi une
impression particulière. C'est cela que je vou-
drais vous raconter, cette émotion singulière
faite des échos diminués des grandes batailles
et de la rumeur lointaine des villes mou-
rantes...
... Au mois de mai de Tan dernier, fuyant
Paris déjà troublé et tout attristé d'une épi-
démie, nous avions retrouvé la petite maison
en Seine-et-Oise, les arbres fleuris, le calme
habituel. Chaque jour, les nouvelles nous
arrivaient, le récit des émeutes de tous les
soirs, ces émeutes de boulevards où la grille
104 LETTRES A UN ABSENT.
d'un théâtre devenait un refuge et les kiosques
à journaux des essais de barricades. De ces
tumultes de nuit qu'on allait voir en voiture,
je sentis toute la trivialité en me représentant
cette foule pressée, criant, chantant comme pour
une fête, à Theure où le gaz des boulevards
donne aux feuilles des arbres les reflets d'un
repas en plein air ou d'un bal de village. Le
mot de Révolution que l'on prononçait déjà me
rappelait à moi ma toute enfance, une fuite par
les faubourgs dépavés et les cours trouées à
coups de canon, puis l'émotion de ceux qui
m'entouraient, cette émotion que les enfants
sentent si bien trembler dans la voix qui leur
parle et le bras qui les porte, enfin une cam-
pagne que je revois ensoleillée, toute bleue
dans la brume d'un rêve, l'arrivée, le repos, le
danger passé. C'était comme un éclair tout au
fond de ma mémoire; mais la grande secousse
morale, les morts au coin des rues, tout ce
sinistre que mes yeux d'enfant n'avaient pu
voir, je ne me l'imaginais pas encore.
Donc en ce triste mois de mai, les Parisiens
se pressaient aux gares, comme tous les prin-
temps. Pour beaucoup, qui comptaient revenir
à l'automne, un véritable exil commençait, une
saison de bains de mer prolongée un an, la vie
d'hôtel loin des siens. C'étaient des mères qui
UN AN DE TROUBLE. =i«s
partaient sans savoir qu'elles ne retrouveraient
jamais la maison aimée, le nid de famille où
elles avaient élevé chaudement leurs enfants
dispersés, et qu'elles mourraient loin d'eux tous,
dans un pays de passage. C'était un enfant
confié en vacances, à qui on songerait plus tard
avec le regret des adieux à la hâte et des revoirs
si longs. Partout des êtres séparés; plus tard
pour tous l'incertitude poignante.
La petite vérole, qui nous avait chassés de
Paris, gagna rapidement le tranquille refuge.
Ces quelques maisons entre la forêt et la Seine
furent inquiétées plusieurs jours. Des familles
entières se trouvèrent atteintes, et deux fois de
suite, je rencontrai la même femme en deuil,
ayant fait une lieue dans la poussière et la cha-
leuil, au retour d'un lit de mort... Une après-
midi, je travaillais à ma fenêtre. Le temps était
clair, chantant et jeune; les fruits dans leur
verdeur, les fleurs en boutons. On me dit : « Un
homme vient de mourir à côté... »
Je l'avais vu quelquefois montant le chemin,
chargé d'outils, venant des champs, courbé,
fatigué, ignoré et si humble. Je ne sais quoi de
grand m'émut tout à coup; sans y songer, il me
i86 LETTRES A UN ABSENT.
sembla que la mort passait là, tout près, mais
la mort belle, et qu'en passant elle agrandissait
le ciel, rhorizon, suspendant une seconde toute
cette vie de printemps respectueuse devant
réternel silence...
Cependant Tété venait, un superbe été aux
longs jours, si riche et si fleuri. L'air du jardin
se colorait, se parfumait des fleurs ouvertes au
grand soleil. Les moissons devaient être super-
bes. Combien sont restées sur pied cette année-
là, ont mûri sans être récoltées, et se sont dis-
persées, perdues, loin des greniers en feu et des
granges ouvertes aux vents!... A cette époque,
les couchants avaient déjà des lueurs d'incendie,
et Ton sentait passer dans Theure calme et les
champs déserts ce souffle d'orage qui courbe les
blés et fait tourbillonner la poussière des grandes
routes comme sous une charge de cavaliers. La
guerre venait d'être déclarée.
Les oMarsèillaises au coin des rues, les batail-
lons traversant tout Paris et cadençant leur mar-
che « à Berlin », les cortèges des ambulances, les
quêtes en chemin pour le drapeau blanc à croix
rouge. Puis ce triste départ des plus jeunes, des
mobiles presque encore collégiens que les mères
UN AN DE TROUBLE. i«^
conduisaient en voiture, avec combien de larmes !
Et cet encombrement formidable aux gares,
encombretfient si triste où il semble qu'une ville
tout entière se dépeuple, où Ton a si bien le
sentiment des foules, Taccablement, la lassitude
s'étourdissant dans un grand tapage. Quel bour-
donnement de trains qui partent! Pressez-vous;
là-bas on coupe les rails, on brûle les gares. Il
semble que les convois se perdent dans la nuit;
que des bataillons semés dans de grandes plaines
cherchent en vain à se réunir, àse ranger. Tout
n'est plus que trouble et confusion. De temps
en temps, dans les journaux, une note qui fait
froid au cœur : « Les Français pillent â Reims
des wagons français. » On sent la défaite, la
débâcle.
Toutes les familles avaient le contre-coup du
désastre. Je ine souviens d'un soir de fête où
Ton cacha les fleurs bien vite, tous les yeux étant
pleins de larmes; l'inquiétude d'un absent, -la
menace d'un départ, la table paraissait trop
grande, la maison vide.
Bientôt il fallut rentrer à Paris. De ma vie je
n'oublierai cette journée d'août, les paysannes
qui pleuraient sur les portes en voyant passer les
voitures chargées et les grands troupeauji pêle-
mêle au milieu de la route; des bœufs entravés
sur des charrettes, des voitures à bras au long
i88 LETTRES A UN ABSENT.
des chemins. Tout près de Paris, voici les arbres
abattus, les remparts fortifiés, encombrés d'ou-
\Tiers , et malgré la déroute , puisque c'est
dimanche et qu'il fait soleil, des femmes en
corsages blancs, en jupes claires, venues pour
regarder les travaux.
Maintenant, c'est le 4 septembre. Une matinée
d'attente, quelque chose dans l'air comme
l'ombre vague, prévue, qui précède une grande
éclipse. Vers midi, les boulangeries se ferment,
les rues se vident. On se bat, dit-on, place de la
Concorde. Paris est si grand qu'on ne sait
jamais au juste'ce qui s'y passe.... Mais non! du
boulevard, une bande d'hommes descend en
chantant à tue-tête. La République est pro-
clamée. Je me sens toute triste. Il paraît pourtant
que c'est un bonheur; mais je n'aime pas ces
chants en masse qui vous prennent à la gorge,
forcent l'émotion, la font nerveuse. Je voudrais
entendre une voix claire et calme pour annoncer
les grandes choses.
Le lendemain, visite au camp de Saint-Maur.
Que de drapeaux ! Paris était encore gai ce jour-
là, étourdi plutôt. Il semblait que la guerre
était oubliée. C'est peut-être parce qu'on sentait
UN AN DE TROUBLE. 189
les Prussiens avançant toujours, qu'une course
hors des portes, de ces portes qu'on armait,
qu'on fortifiait et qui se fermeraient bientôt
comme des portes de prison, était presque une
grâce. Beaucoup dé bruit et de poussière. On
allait là par le chemin des courses, et tout le
long éclatait cette gaieté bruyante des Parisiens
qui viennent une fois la semaine regarder les
arbres.
Les tentes alignées, abritées par Vincennes,
ces petites guerres dont les coups de feu écla-
taient en fumée blanche au pied des collines
basses, de ces plis de terrains si bien faits pour
grouper des épisodes de batailles, ce va-et-vient
d'uniformes, d'artillerie, de gens endimanchés,
de marchands de toutes sortes, ce lendemain de
révolution promené à grand bruit dans des chars
à bancs trop pleins, m'est bien resté dans la
mémoire.
Très peu de jours après, encore un dimanche,
les premières volées de canon détonaient sous
un ciel bleu admirable. L'heure très-matinale,
le calme des rues, des cours voisines, le repos
de toutes les fabriques , de ces mille bruits du
travail qu'on entend et qui remplit les jours
comme celui qu'on fait, les causeries sur les
portes, signé de chômage ou de fête, tout autour
de moi me fit songer aux 15 août passés; les
199 LETTRES A UN ABSENT.
balcons ornés -de petites lanternes sourdes,
lisérés de gaz et fleuris de drapeaux, la longue
avenue des Champs-Elysées, les grands quais
de Seine inondés de feux de Bei^ale et de pluies
d'or... Cette fois, le canon signifiait autre chose.
Encore une apparence de fête, ces pèlerinages
à la statue de la ville de Strasbourg, bouquets
en main, niusique en tête. Plus tard, on mit un
crêpe à ce visage de pierre. Pourtant on ne voile
pas de noir les statues des tombes ; leur grand
deuil est tout blanc, semé d'immortelles.
C'est dans ces derniers jours de grand soleil
que je vis au Palais- Royal, assises contre un
arbre dans le sable dur du jardin public^ deux
pauvres femmes, deux ouvrières occupées à con-
fectionner des casquettes. Des enfants jouaient
autour d'elles, deux beaux petits joufHus, un
peu hâlés. Ce n'étaient pas des Parisiennes, des
paysannes non plus. On pensait en les voyant à
la banlieue de Paris, à une place de la Mairie
quelconque, à des seuils encombrés de linge qiii
sèche, d'enfants qui jouent et de femmes qui
travaillent, à cette mélancolie des rues qui
finissent aux champs, des pavés pleins d'herbes
sèches, et des horizons de fortifications. Pauvres
UN AN DE TROUBLE. 191
gens! ils rentraient tous, traînant leurs mobi-
liers, se logeaient à Paris dans je ne sais quels
trous noirs, et, poussés par l'habitude du grand
air, de la vie au dehors, venaient s'installer au
pied des arbres, pendant que les mobiles fai-
saient l'exercice devant les boutiques de bijou-
terie et les tables de café. Partout des exilés.
Ces femmes tristes, dépaysées, ces grands garçons
en blouses bleues ayant sous le fusil l'attitude
courbée, patiente des êtres habitués à la pioche,
au travail de la terre, écoutant les commande-
ments avec le froncement de sourcil des intelli-
gences étroites qui se recueillent tout entières,
comprennent lentement et retiennent bien. Voilà
les exilés de province.
Où sont ceux de Paris? De grandes caisses
pleines de robes claires, toilettes du matin, de
plage, de Casino, de cannes Louis XVI, de
petits chapeaux à grandes plumes ; on avait em-
porté tout cela pour la promenade pendant deux
mois. Octobre arrive; la pluie tombe, la mer se
fait terrible, le temps triste. Allons plus loin.
On change de pays et l'on pense à Paris tout
le temps...
Des caissons d'artillerie, des voitures d'am-
bulance, des concerts pour les blessés, le bou-
levard bruyant et lugubre. Au soir, lesioutiques
éclairées seulement d'une lampe^ les maisons.
192 LETTRES A UN ABSENT.
les arbres ayant toute la place pour étaler leurs
ombres, et le clair de lune superbe dans cette
ville éteinte — qui fait l'angle des rues sinistre,
les toits blafards, Paris trop grand, c'est ainsi
qu'il faut le voir en rêvant de lui.
Chaque maison porte une angoisse. Les
enfants n'ont plus de lait. On tremble pour
ceux qui sont aux remparts. On craint pour
ceux qui sont plus loin, dans cette ligne sombre
qui entoure la ville, un engagement d'avant-
postes et ces affûts de grand'garde où le moindre
bruissement de feuillage, un caillou qui roule à
l'eau, appelle le sifflement des balles. Le danger
partout, et de jour en jour un peu moins d'espé-
rance. Oh ! les temps noirs, les pigeons perdus,
la province si loin, la boue du Bourget, les
canons toujours en retard, la place de l'Hôtel-
de -Ville embrumée et tumultueuse...
Et pourtant, jamais peut-être on ne l'avait
sentie plus active, cette force, cette âme vivante
de Paris; malgré l'hiver très-froid, les stations
aux boucheries commencées dans la nuit et la
neige, quand le canon des forts tonnait, quand
on rêvait de bataillons français s'avançant en hâte
par les campagnes dévastées, les bois abattus, et
UN AN DE TROUBLE. 191
n'ayant plus là-bas qu'une bataille à livrer, une
rivière à passer, on respirait partout un air de
grand courage, comme si Paris, déjà délivré, les
portes ouvertes, la Liberté planait sur la ville
entière, chaînée de drapeaux vainqueurs.
Mais hors des remparts, quelle tristesse ! Des
routes désertes, des usines abandonnées, de
grandes plaines sinistres déjà comme des champs
de bataille, la terre creusée, bouleversée. Des
meurtrières aux murs des fabriques, des retran-
chements aux fossés des parcs, et des bataillons
de mobiles campés dans tous les villages, les uns
installés dans de jolies propriétés boui^eoises,
ornées de grilles dorées, de perrons, de balcons
où séchaient les uniformes le lendemain des
gardes; les autres grelottant, allumant de grands
feux dans ces maisons à un étage ou les petits
commerçants de Paris viennent passer un jour
d'été par semaine, alors que du jardin et des
chambres aux fenêtres basses on se parle, on
s'appelle dans le repos du soir et du dimanche.
Tout autour, dominant cette zone triste, des
bois, des moulins, des coteaux à peine distincts
dans la brume d'hiver où les canons ennemis
arrivaient chaque jour malgré la neige, les mau-
vaises routes, s'embusquant. visant Paris, ren-
damt à jamais lugubres des noms de petits
villages, si gais a lire au soleil sur le fronton
i9« LETTRES A UN ABSENT.
des gares, au coin des chemins, quand ils étaient
pour les Parisiens des buts de promenade et des
rendez-vous de fête.
Les jours se font plus courts, le pain plus
rare. Un soir, dans cette demi-ombre intime
des boutiques éclairées d'une lampe , voici
des dorures , des rubans clairs , des sucre-
ries aux couleurs tendres. C'est Noël!... Cet
humble berceau que nous avons abrité au coin
des chapelles, bercé de cantiques et fleuri de
lis, ce symbole adorable de l'enfance, a fait
aux tout petits une éternelle joie. Il faut qu'ils
le voient en rêve au moins un jour de l'année,
ce Jésus souriant, couché dans la crèche et les
brins de paille éparpillés autour de lui en rayons
lumineux...
Pour les enfants aussi, ce jour de l'an de ville
assiégée qui étale des joujoux dans l'encombre-
ment des bataillons en armes. Sur les petites
tables à la hauteur des yeux d'enfants, nous
revoyons tous ces petits meubles qui ont Tair
d'un déménagement de pauvres et ces poupées
joufflues auxquelles la bise et la neige font de
si fraîches couleurs. Les magasins s'emplissent
de merveilles. Pourtant ces lourds camions qui
nous arrivaient des gares de l'Est, les autres
années, chargées de boîtes de bois blanc gardant
comme un parfum des forêts du Nord, ne vien-
UN AN DE TROUBLE. 195
dront pas cette année-ci; il ne faut plus qu'ils
reviennent jamais !... Mais n'ayez pas peur, Paris
sait se suffire à lui-même, et nos enfants ne man-
queront pas de joujoux. Au fond des petites
cours tristes des quartiers pauvres, dans des coins
de faubourg sans jour et sans air, ^ il y a de
grandes maisons à cinq étages, pleines d'aiguilles
patientes et de métiers délicats qui font traîner
des miettes d'or fin et des copeaux de bois de
rose dans la poussière des mansardes.
Paris trouvait encore la force de sourire. Deux
jours après, de trois côtés à la fois, le bombar-
dement éclatait, lugubre, continu. La terre était
secouée autant que l'air, et loin des désastres,
les foyers à Tabri sentaient frémir leurs vitres
comme un avertissement ou une menace. Dans
cette grande ville où les fabriques fermées se
taisaient et dont la force et la vie s'épuisaient
aux remparts et aux avant-postes, dans ces rues
presque désertes où les voitures étaient rares et
les passants tristes , ce grand bombardement
ressemblait à ces orages qui font le silence autour
d'eux, arrêtent le bruit des feuilles et le mur-
mure des prés comme pour rendre encore plus
sinistres la foudre qui tombe et la maison qui
croule.
Le premier éclair de ce grand orage avait lui
sur la ligne bleue des frontières par un beau
196 LETTRES A VN ABSENT.
jour d'été. Les blés n'étaient pas coupés, les
vignes s'alignaient sur les pentes, les grands
arbres frémissaient pleins de vie. Les rivières
chantaient sous les arches des ponts, et Içs villes
entourées de forteresses, les villages entourés
d'eau composaient avec leur vie de tous les fours
une atmosphère de bruit ou de calme qui montait
dans leur coin de ciel et semblait devoir les
envelopper à jamais...
« L ennemi passe le Rhin, sur toute la ligne. »
Je me souviens du frisson que je sentis çn lisfiant
cette petite dépêche, miriee conpimé le trait qui
marque une frontière sur la carte, et si grwide
d'horizons entrevus. Depuis ce jour, rien n'avait
pu les arrêter, et. cette force énorme, l'invasion,
irrésistible comme l'eau qui coule plus forte et
plus terrible après chaque obstacle, avait enfoncé
les remparts, forcé les passages. Paris, pendant
cinq mois, fut bien Tile de France, au milieu
de ce torrent qui grondait tout autour de ses
portes.
La lutte est finie. Comme il faut livrer les
forts, rendre les armes, les soldats rentrent dans
Paris. Ils marchent sans ordre, débandés. On
sent bien le tumulte dans cette rentrée qui nous
UN AN DE TROUBLE. içj
fait voir confondus, traînant le pied, ces masses
d'hommes ordinairement si semblables de cos-
tumes et d'allure, si bien unis dans la marche,
qu'on entend le pas d'un géant sur leur route.
Pourtant, vers TObservatoire, au coin d'une de
ces rues bordées d'arbres qui sont la fin de Paris,
j'ai vu passer tout un bataillon de Bretons ran^
gés comme au départ. De temps en temps, le
commandant qui marchait en tête se tournait
vers eux : « Allons! mes gars, allons! » C'était
dit avec l'intonation d'un berger qui encourage
et rassemble un troupeau fatigué. Tout autour,
les maisons éraflées, les balcons tordus, une
bicoque incendiée. Ce jour -là fut navrant.
L'émotion tremblait dans toutes les voix. Il y
avait en l'air un découragement, une lassitude
où l'on sentait encore plus que la défaite, le
désespoir de l'arme inutile, brisée, jetée aux
fossés des forts.
Le trouble entré dans Paris à ce moment n'en
sortit plus. Ce fut l'agitation perpétuelle, cette
agitation qui emplit la rue et fait l'atelier vide.
Des processions sans fin montaient vers la Bas-
tille, se groupaient autour de la colonne de
Juillet, pavoisée de drapeaux rouges, de cou-
ronnes d'immortelles. Les canons sonnaient sur
le pavé des rues comme un défi à cette paix
maudite. On sentait qu'un grand élan avait été
ipS LETTRES A UN ABSENT.
donné et qu'une ville remuée pendant quatre
mois de tant de chants, de fanfares, de tam-
bours, ne pouvait sans secousse se reprendre au
travail et au calme. Aussi Paris gardait- il sa
physionomie de ville assiégée, qui vit au jour le
jour. Les trottoirs étaient bruyants, encombrés
d'objets de toutes sortes, comme aux lendemains
d'incendie, quand la maison détruite, les mé-
nages sauvés, jetés en hâte par les fenêtres, les
femmes et les enfants campent au milieu des
rues, y installent leur vie d'une journée.
Je ne sais quel incertain vous tenait aux
fenêtres, vous traînait aux bruits. Les baïon-
nettes luisant partout, bien qu'on ne parlât pas
encore de batailles, les barricades au coin des
ponts, les défiances de Paris contre Paris, ces
sinistres malentendus où les tocsins et les fusil-
lades se répondaient avec l'entêtement d'un
signal... On sentait trembler les pavés, frémir
les haines. Avec cela tous les caprices des prin-
temps parisiens, capricieux entre tous. Le soleil
de mars, ce chaud soleil qui vient avant les
feuilles poussées, brûle et fait tant de mal, glis-
sait entre deux ondées sur des affiches folles.
Pendant que dans les magasins déserts empres-
sés à se faire des vitres claires, des enseignes
neuves, les marchands désœuvrés chassaient la
poussière, seule visiteuse venue du dehors, des
UN AN DE TROUBLE. 199
voitures passaient silencieuses, pressées, empor-
tant la vie de Paris, la fortune de Paris.
Le voilà livré à lui-même, enfermé à nou-
veau, ce terrible Paris, et nous tous qui nous
en sommes éloignés, nous vivons, les yeux tour-
nés vers ces coteaux qui nous le cachent, et ne
sachant plus rien de ce qui s'y passe. Nous voici
en pays conquis, les routes sont libres, les portes
grandes ouvertes, la maison ne s'appartient plus.
Les grilles restent béantes pour le passage des
chevaux, et tout autour des pelouses qui ver-
dissent, des massifs en bouquet, les soldats se
promènent, écrasant les fleurs, coupant les
branches, avec Tinsouciance du passant et du
vainqueur. Il y a par ici des maisons de cam-
pagne complètement abandonnées depuis un an;
on est parti au moment de la guerre et Ton n'est
plus revenu pour ne pas voir les détresses
de l'invasion. Le logis est dévalisé, les char-
milles à l'abandon, l'herbe pousse au milieu des
allées. Dans un coin de parterre, une femme
surveille un enfant, le regard tourné vers la
route, rendant plus triste cette solitude qui
plane autour d'elle par son air d'attente et de
désœuvrement... On avait abattu les ponts, cou-
ché de grands arbres où tombaient leurs ombres.
" ii.ui. f^^mmmm
aoo LETTRES A UN ABSENT.
mais par le chemin qui tourne le coteau, les
Prussiens étaient arrivés en dépit de tout, sans
perdre ni un homme ni un cheval.
Depuis quatre mois, ils sont là. Les bataillons
se succèdent, marchant vers Paris ou retournant
en Allemagne, et, après une courte halte, un
appel sur le chemin, comme toutes les portes
sont marquées d'avance, les hommes entrent,
s'installent, nettoient leurs armes, vont aux
gardes, sortent à toute heure...
Rien n'est charmant d'ordinaire comme de
s'endormir le dernier dans la maison silencieuse
que l'on sent pleine d'êtres aimés. Un grand
calme, après le bruit de la journée, envahit les
meubles, les murs; l'air du jardin et tous les
souffles entendus dans la tranquillité de la nuit
semblent la respiration de la maison elle-même,
assoupie au clair de lune, seuil muet et fenêtres
closes... Mais sentir là tout près l'hôte forcé,
celui qui a fait le chemin, le fusil en avant,
ensanglantant les haies et les rivières, celui qui
est entré de force, à qui le chagrin et l'orgueil
font la place libre aussitôt qu'il arrive!... Qui
sait à quel point il est l'ennemi? Qui sait de
combien de batailles il se repose, et de quels
rêves de victoires et de massacres il trouble Tâme
invisible du logis? Il y a un coin de sa maison
qu'on voudrait murer.
UN AN DE TROUBLE. 201
C'est au milieu de ces tristesses que nous
entendions le canon tonner vers Paris. Dans le
bois encore grêle, les décharges de mitrailleuses
tombaient par saccades; les rossignols lançaient
leurs notes limpides dans les buissons d'épine
blanche; les grenouilles sautaient autour de ces
petites mares que la pluie laisse aux ornières, le
bruit leur arrivait trop grand et de trop loin
pour inquiéter toutes ces, petites vies troublées
seulement par les branches qui cassent et les
feuilles qui tombent...
Les Tuileries et le Louvre brûlent !
Les Tuileries, un beau souvenir d'enfance.
Les dimanches parisiens, le ciel sombre au-dessus
des grands toits d'ardoises, les bassins où l'allée
s'élargit et rayonne^ l'horloge triste, les statues,
la grande terrasse longeant le quai, l'eau tout
près, et la mélancolie douce du soir qui tombe,
du brouillard qui monte pendant que Paris
s'illumine tout autour. Des nuées d'enfants, des
velours bleus, des fourrures blanches, et plus
tard la joie si grande de faire courir des petits
pieds dans le sable où l'on posait les siens
Et le Louvre?... Mais non! Le Louvre était
sauvé. Le lendemain on disait : Paris brûle,
Paris tout entier.
»oa LETTRES A UN ABSENT.
Je Tai revu depuis, criblé de balles, à cette
heure terrible où les murailles calcinées, encore
debout, semblaient s'être défendues contre le feu,
et que des ruines fumantes montait une odeur
d'incendie.
Ce jour-là le temps était supe]i>e. Tout en haut
de THôtel de ville, le soleil mettait des galeries
de lumière entre les fenêtres vides, et les statues
se dressaient entières et droites, comme si leur
fière attitude les avait gardées de l'écroule-
ment
XXX.
PREMIERE PARTIE. — LE SIÈGE.
La Reddition j
Les Mères ij
Le» Avant-postes ii
Le) Dictateurs j^
Les Francs-tireurs 40
Les Paysans à Paris 48
. Les Palais d'été j^
I. L'Enfant espion 6}
La Défense de Tarascon ^j
Nos Pendules 87
Le Prussien de Bélisaire 97
Le Siégé de BerUn loj
SECONDE PARTIE. — LA COMMUNE.
Paysage d'insurrection , 119
Le Jardin de la rue des Rosiers 127
a04 TABLE.
' Pages.
III. Les Èviàth de Paris ; 133
IV. Une Champignonnière de grands hommes 14a
V. Rochefort et Rossignol 150
VI. La Guérite ije
VII. Les Tricoteuses 166
VIII. Le Naufrage 175
Un an db trouble 181
PARIS. ~ j. CLAYK, IMPRIMEUR, 7, RUB SAINT-BBNOIT. — 149^,'
1
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DATE DUE 1
STANFORD UNIVERSITY LIBRARIES
STANFORD, CAUFORNIA 94305